Dans les maternités du CHU de Strasbourg, le Covid-19 bouleverse l’organisation

Les hôpitaux universitaires de Strasbourg, dans le Bas-Rhin, sont mis à rude épreuve par le Covid-19, même s’ils sont moins débordés que ceux de Mulhouse et Colmar, dans le Haut-Rhin, où l’épidémie a flambé en premier. Au sein du pôle de gynécologie-obstétrique, les équipes ont tenté d’avoir un temps d’avance, dans des conditions dégradées. Plusieurs femmes enceintes gravement malades du Covid ont été hospitalisées depuis le 19 mars. Chronique de trois semaines de gestion de crise.

Le nettoyage des salle de prélèvement et des chambres de patientes infectées nécessite d'infinies précautions. © DR

« Au début, c’est comme si nous tentions d’arrêter un TGV à main nue. » Nadine Knezovic, sage-femme coordinatrice du pôle gynécologie-obstétrique et fertilité des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS), a enchaîné les heures de travail depuis le vendredi 6 mars, jour du déclenchement national du Plan blanc, pour adapter les services à la crise. Deux maternités sont sous sa responsabilité : celle du site de Hautepierre, de niveau 3, à Strasbourg, et celle du Centre médico-chirurgical et obstétrical (CMCO), de type 2, située à Schiltigheim.

« Les premiers jours, ce fut compliqué de jongler, rassurer et être inventifs, gérer les patients qui toussent, convaincre certains soignants de porter des masques alors que nous avions des injonctions contradictoires en la matière. On nous disait que les masques n’étaient utiles qu’au contact de malades avérés du Covid. Nous avions aussi des informations rassurantes sur les conséquences du virus pour les femmes enceintes, témoigne Philippe Deruelle, professeur de gynécologie-obstétrique et chef du pôle. Mais très vite, les équipes de médecins et soignants ont cherché à s’adapter en conséquence. » Ainsi, l’ensemble des équipes ont unies leurs efforts pour revoir l’organisation du pôle.

« PENSER AUTREMENT, ET VITE ! »

Pour la sage-femme coordinatrice, le prise de conscience a eu lieu le lundi 9 mars. « Ce soir-là, j’étais en grande garde, c’est-à-dire que je m’occupais de tout l’hôpital général. Je suis passée dans le service de réanimation, déjà plein, et c’est là que j’ai réalisé ce qui se jouait. J’ai vu le cœur du système, la pénurie de moyens. J’ai reçu un appel du service des maladies infectieuses vers 21 h 30. Une des infirmières avait 39 °C de fièvre et personne pour la remplacer sur le planning. Si on laissait un soignant dans cet état en plein service dédié au Covid, c’est que nous jouions dans une autre cour ! J’ai téléphoné dès le lendemain matin à Philippe Deruelle pour lui dire qu’il fallait revoir toutes nos organisations. »

Les témoignages de médecins italiens ont commencé aussi à parvenir en France, laissant enfin percevoir au grand public le risque de saturation des services de réanimation. « Je ne me souviens plus si j’ai vu ou lu que des patients mourraient seuls, disant au revoir à leurs proches via un ordinateur, poursuit la coordinatrice. Sensibilisée aux soins palliatifs en périnatalité, je sais que nous trouvons d’ordinaire toujours un temps pour accompagner les patients. S’ils en étaient là en Italie, c’est que nous n’avions rien compris ici. Cela a fini de me convaincre que si nous continuions à réfléchir comme d’habitude, nous allions dans le mur. »

LE MARATHON COMMENCE

Les réunions de crise se sont enchaînées pour acter de nouvelles dispositions. L’hôpital de Strasbourg s’est peu à peu confiné, alors que le Gouvernement n’a pas encore employé ce terme. Pour éviter que des patients ne fassent entrer le virus à l’hôpital, les visites ont été limitées.

Le mercredi 11 mars, près de la moitié des patientes enceintes se sont présentées en consultation avec leurs enfants aînés. « Nous avons donné des masques à tout le monde, avant de décider de refuser la présence des mineurs sur nos sites dès le lendemain », se souvient Philippe Deruelle. Une décision a chassé l’autre, chacun oubliant, déjà, de quoi était fait le quotidien d’avant. « Médecins et sages-femmes ont tenté avoir 48 heures d’avance sur la progression du virus, témoigne Nadine Knezovic. Les décisions ont été réadaptées au quotidien. Sans le travail de Philippe Deruelle, de Fanny de Marcillac, praticien hospitalier et « référente Covid », et de la coordinatrice adjointe Véronique Sittler, nous n’aurions pas pu avancer aussi vite. »

À la maternité, des services ont été fermés, comme celui de la PMA et les consultations non urgentes (suivi de grossesse, allaitement, postnatal, acupuncture, ostéopathie ou psychologie) annulées. « Nous avons mis en place des téléconsultations avant que ce ne soit autorisé pour les libéraux de les mettre en œuvre, témoigne Philippe Deruelle. Il s’agit surtout de consultations téléphoniques dédiées aux femmes enceintes à bas risque. » Les interventions non urgentes en gynécologie ont été reportées. Dans tous les services, des parcours et des lieux différenciés ont été dédiés aux patients atteints par le Covid.

Jeudi 12 mars au soir, le président de la République a annoncé la fermeture de tous les établissements scolaires et universitaires à partir du lundi 16 mars. Dans les maternités des HUS, les médecins se démenaient déjà pour rédiger des protocoles. « Une médecin coordinatrice a rédigé des procédures de surveillances de patientes Covid+ à domicile, souligne Philippe Deruelle. Et notre cadre adjointe a pendant plusieurs jours rédigé tous les protocoles. » Des consignes ont été données aux mamans qui ont accouché et pour lesquelles le diagnostic de Covid-19 a été confirmé. Il en a été de même pour celles qui attendaient encore le résultat de leur prélèvement. Ces consignes restent valables aujourd’hui. Les femmes confirmées ou suspectée de Covid-19 sont confinées en chambre seule, avec un masque chirurgical, et autorisées à allaiter leur bébé, moyennant le respect d’un protocole d’hygiène strict. Mais pour les repos ou durant leur sommeil, le berceau de l’enfant doit être placé « à plus de deux mètres » du lit, pour « éviter les projections ».

Les mères positives au virus sont hospitalisées pendant trois jours après un accouchement normal. Le second parent est encore autorisé en suites de couches, masqué lui aussi. Mais il n’est plus autorisé à sortir de la chambre ni à faire des allées et venues dans le service. Toute sortie est considérée comme définitive. Les protocoles de prise en charge d’un nouveau-né de mère infectée ou présentant une suspicion d’infection avec signes de gravité sont édictés.

Malgré les précautions prises, le vendredi 13 mars, l’ensemble de l’hôpital comptait un cadre en réanimation et près de 50 soignants en arrêt de travail, malades avérés ou « cas contacts ». Parmi eux, un soignant du service d’obstétrique a été testé positif. « Ce fut un choc d’apprendre qu’un de nos collègues, en bonne santé, était en réa », témoigne Nadine Knezovic.

L’HÔPITAL EN DIFFICULTÉ

Le week-end du 14 au 15 mars, au moment du passage national en stade 3 de l’épidémie, Nadine Knezovic était de nouveau en “grande garde”, lui permettant un regard global sur l’hôpital. « Cette garde m’a permis de prendre conscience que nous étions encore tranquilles en obstétrique et que nous n’avions pas encore perçu suffisamment que d’autres services étaient en difficulté en raison du Covid-19. J’ai réalisé que nous devions nous aussi réduire la voilure pour aider les autres services de l’hôpital et ne pas nous retrouver dans les mêmes difficultés. J’ai aussi hurlé à l’adresse des personnes extérieures à l’hôpital : restez chez vous ! Je ne suis pas allée voter le 15 mars. »

Dans plusieurs hôpitaux, ici à Tenon, à Paris, les soignants demandent à la population de sortir le moins possible. Le mot d’ordre devient: restez chez vous !

Le lundi 16 mars au soir, Emmanuel Macron annonçait le confinement national à partir du lendemain midi. De leur côté, entre le mardi 17 et le vendredi 20 mars, les maternités des HUS ont étoffé encore leur organisation. Les médecins et soignantes enceintes sont en télétravail.

Au même moment, un accueil filtrant des patientes, toujours d’actualité, a été instauré devant les bâtiments des maternités. Des étudiantes de 4e ou 5e année de maïeutique, en lien avec des titulaires, sont chargées de vérifier si les patientes ont de la fièvre, de réaliser une brève anamnèse, de vérifier leurs contacts contaminants éventuels, de demander aux femmes admises de se laver les mains au gel. Toutes les femmes enceintes au troisième trimestre, même sans symptôme, doivent être masquées. « Les étudiantes disposent de nos protocoles, explique Nadine Knezovic. Par exemple, une femme en début de grossesse, à 14 SA, se présentant avec de légers saignements, est orientée vers un soignant en ville dont nous avons les coordonnées. En revanche, toutes les femmes enceintes avec de la fièvre sont accueillies pour être testées. »

Autre changement : le second parent n’est plus admis au bloc opératoire en cas de césarienne, quel que soit son statut viral ou celui de la mère. « Nous autorisions les pères en césarienne depuis vingt ans. Mais là, l’intendance est trop complexe pour l’habillage complet de protection face au virus et les accompagnants peuvent être porteurs sains », jugent la coordinatrice et sa direction. Désormais, tout accouchement de femme symptomatique ou positive implique la présence d’un obstétricien et d’une sage-femme. Les femmes asymptomatiques ayant connu un accouchement sans complication sortent de façon précoce, six heures après la naissance si une sage-femme libérale peut assurer les suites de couches à domicile.

Pour chaque décision, des réunions de crise se sont tenues pour parvenir à des consensus. « Deux heures de réunion ont été nécessaires pour convaincre les pédiatres, garants de la sécurité des nouveau-nés, de cette possibilité de sortie très précoce, témoigne Nadine Knezovic. Nous n’avons pas autorisé de sorties deux heures après l’accouchement, car les ré-hospitalisations en urgence sont difficiles, les Samu et pompiers étant saturés. »

Les entrées ont diminué de 80 %. Les IVG sont sanctuarisées, mais désormais concentrées sur le site du CMCO, à Schiltigheim. « Côté patientes, si une femme est proche du délai légal lors de sa demande d’IVG, et qu’elle doit encore attendre quatorze jours pour l’opération parce qu’elle est déclarée positive au Covid et en confinement strict, une IMG lui sera ensuite proposée. Nous n’avons aucun état d’âme à ce sujet », assume fermement la coordinatrice.

FORMATIONS ACCÉLÉRÉES

De très nombreux documents et mails ont été diffusés dans le service, pour partager les nouvelles mesures au plus vite et permettre à tous de se former en accéléré. Les HUS ont édité une fiche avec des liens de vidéos expliquant comment mettre et ôter les différents types de masques, les surblouses et les gants de protection nécessaires au contact de patients Covid-positifs.

Des vidéos – partagées entre différents hôpitaux dans le monde – apprennent aux soignants à s’habiller de façon adéquate avant d’entre en contact avec des patients Covid+.

Comment pratiquer le test de Guthrie d’une patiente positive et laisser sécher le buvard dans la chambre dédiée, comment s’habiller complètement pour la désinfection de la chambre, quand considérer qu’une patiente n’est plus contaminante… Les moindres détails ont été pensés. Par exemple, le dossier médical d’une patiente positive au Covid doit être sorti de sa chambre moyennant d’infinies précautions. Il doit être mis par le soignant sortant dans une grande enveloppe kraft, maintenue ouverte par un collègue extérieur. L’enveloppe est scellée, étiquetée de façon spécifique, pour n’être ouverte que 24 heures plus tard.

La réduction des consultations et des durées de séjour a permis d’affecter plusieurs sages-femmes sur des lignes d’astreinte à domicile. L’objectif est de pallier l’absentéisme imprévu et d’avoir des renforts en cas d’accueil d’une ou plusieurs patientes Covid-19. Côté médical, une garde en trois lignes a été prévue, la troisième étant d’astreinte à domicile la nuit et le week-end. La nuit, une ligne d’aides-soignantes a été ajoutée. Elles sont donc trois, au lieu de deux, pour assurer le bio-nettoyage poussé des chambres, très chronophage en temps de Covid.

En journée, une sage-femme « référente Covid-19 » a été chargée de former sur le terrain l’équipe de garde de médecins, sages-femmes, aides-soignantes et auxiliaires de puériculture, de faire connaître les protocoles et de réaliser les prélèvements Covid-19 si besoin.

« Nous devons être vigilants sur le fait que des patientes peuvent avoir à la fois une pathologie et le Sars-Cov2, les deux pouvant donner de la fièvre, témoigne Nadine Knezovic. Les référentes rappellent ce genre d’informations partout et tout le temps. » Sur les deux sites, de jour comme de nuit, des étudiantes sages-femmes de 4e et 5e année rappellent les protocoles.

« Elles ont été bénévoles et volontaires, venues au pied levé en 24 heures, poursuit la coordinatrice du pôle, qui souhaite leur rendre hommage. Même les médecins soulignent combien elles sont précieuses ! Leur mission est d’être vigilantes sur tous les petits détails : rappeler le port du masque aux patientes ou aux soignants, demander si le compagnon a des symptômes ou non. L’une d’elles a signalé que certains matériels restaient entreposés dans des box de consultation. Or, il faut les sortir, car ils sont exposés et risquent d’être contaminés. Un contrôle qualité, en somme. Ces détails rassurent les équipes et les étudiantes se sentent utiles. Cette crise révèle les vraies personnalités. Les gens bien deviennent extraordinaires. Les autres révèlent leurs facettes dans toute leur splendeur. Mais ce n’est pas le moment de régler des comptes et la colère exutoire ne sert à rien. »

HÔPITAL-CLUSTER

Malgré toutes les précautions prises, les HUS sont devenus un foyer du virus. Le vendredi 20 mars, une note interne du service entérinait que l’hôpital était considéré comme une zone à risque majeur, à éviter. Les soignants ont alors réalisé qu’ils étaient devenus eux-mêmes contaminants ou contaminés. Car, comme partout sur le territoire, il était impossible de connaître le statut viral exact des soignants et des patients en temps réel.

Malgré les précautions prises dans tous les hôpitaux de France, des soignants contractent le virus. © DR

« Les malades sont arrivés très vite dans le Grand-Est, alors que nous n’avions pas tout compris les premiers jours. Depuis, on nous garantit que les stocks sont suffisants, mais l’approvisionnement n’est pas fluide. Et nous ne sommes pas certains que nous en aurons jusqu’au bout de la crise », s’inquiète Nadine Knezovic.

En réalité, les consignes de protection au niveau national tiennent alors déjà compte de la pénurie. « Les premiers temps, les soignants ont eu un seul masque chirurgical pour une garde de douze heures. Ce n’est qu’en cas de contact avec des patientes infectées, pour les soins en chambre ou à l’accouchement, qu’ils portent un FFP2, témoigne Nadine Knezovic. Nous devons absolument penser nos organisations en termes de limitation des contacts, d’autant que nous avons appris que le virus demeure sur des matières inertes ! La désinfection de nos téléphones, de nos bureaux, stylos, etc., est impossible à tenir en permanence. J’ai demandé aux équipes de ne plus porter de bijoux, boucles d’oreilles ou collier qui risquent de recevoir des projections de patients ou de soignants dont on ignore le statut virologique. Je me change dans mon garage tous les soirs en rentrant, je nettoie mes vêtements et me lave. Je sais que je risque d’être malade. Jamais je n’aurais pensé dire à des sages-femmes libérales, à des patientes ou à des caissières que les masques en tissu valent mieux que rien, quand on n’a rien. Je ne pensais pas qu’on en arriverait là ! »

CAS GRAVES EN SÉRIE

Entre le jeudi 19 et le vendredi 20 mars, les maternités des HUS ont été parmi les premières à être confrontées à une succession de cas graves de Covid-19 chez des femmes enceintes. Une première femme a accouché sans complication, avant de faire une détresse respiratoire. « Elle a été testée négative au Covid, mais on sait qu’entre 20 % et 30 % des tests sont des faux négatifs », constate, amère, Nadine Knezovic.

Puis, quatre femmes ont nécessité une césarienne en urgence. « L’état de ces patientes s’est dégradé très vite, subitement, alors qu’elles étaient tranquilles à la maison, témoigne Philippe Deruelle, surpris par la rapidité de la situation. Des mères plutôt âgées, au-delà de 40 ans, certaines présentant des comorbidités, comme de l’asthme ou une obésité. Ces formes graves nous demandent une grande mobilisation et du temps, car tout le monde doit être habillé en conséquence au bloc. Outre la césarienne en urgence, il faut les placer en réanimation, avec un nouveau-né parfois prématuré à gérer en néonatologie. C’est très compliqué. »

Dès l’après-midi du vendredi 20 mars, le chef de pôle a alors décidé de consacrer le site de Hautepierre aux grossesses à haut risque, pour des femmes porteuses ou non du Covid. Depuis cette date, les accouchements à bas risque sont transférés vers le site du CMCO et vers des établissements publics ou privés partenaires du réseau périnatal « Naître en Alsace ». Autant que possible, le site du CMCO évite de prendre en charge des patientes Covid+, mais accepte bien sûr une patiente positive qui arrive en travail. « Il ne faut pas hésiter à être radical devant ce virus, estime Philippe Deruelle, qui s’interroge par ailleurs. Cette succession de cas graves est-elle due au hasard ou à la statistique ? Comme nous accueillons chaque année près de 6000 naissances, il est probable que nous ayons plus de cas graves liés au Covid en obstétrique que le CHU de Mulhouse, qui n’en a connu aucun, mais dont les services de réanimation sont pourtant saturés. »

Pour les responsables du pôle, cette cascade d’événements a très vite laissé présager un pic de patientes en état grave d’ici une semaine à dix jours en maternité. Et davantage de césariennes. Durant le week-end du 21 au 22 mars : nouvelles réunions de crise et nouvelles nuits blanches de réflexion. Le dimanche 22 mars, Nadine Knezovic a appris le décès de son collègue et ami Jean-Marie Boegle, de la clinique de Diaconat-Fonderie de Mulhouse, le premier obstétricien mort du Covid. « Nous savons que des personnes de notre entourage peuvent être touchées », dit-elle, stoïque dans sa peine. Dans la nuit, une cinquième patiente en détresse respiratoire a accouché, par voie basse cette fois.

SÉCURISER LES ÉQUIPES

Nadine Knezovic se dit alors en « mode combat, gardant la tête froide, cherchant à régler les problèmes de façon concentrique, pour sécuriser les équipes au maximum, sans avoir le temps d’être en colère ».

Le lundi 23 mars, la proposition des médecins anesthésistes-réanimateurs est validée : ils demandent de mettre en place, dans le secteur des salles de naissance, une salle de surveillance post-interventionnelle (SSPI) pour les futures femmes malades du Covid qui devront être césarisées.

« Nous allons avoir plus de césariennes dans les prochains jours, explique la coordinatrice. Or, les salles de SSPI classiques ont été transformées en salles de réanimation pour tous les malades et nous préférons garder les femmes dans le secteur naissance. Avec ce virus, tous nos systèmes habituels sont débordés en cinq minutes, alors qu’ils étaient déjà chargés en temps normal. Jamais je n’aurais cru plaider pour une salle de réveil en salle de naissance. J’y avais toujours été opposée ! »

D’autres changements sont souhaités. Jusque-là, les consultations d’échographie étaient maintenues. Mais les responsables du pôle veulent réduire leur nombre pour les patientes à bas risque au troisième trimestre. Là encore, il s’agit de limiter les contacts pour les médecins et les femmes et de récupérer du temps de sages-femmes pour les orienter vers d’autres services d’obstétrique. Il a fallu 48 heures pour les convaincre. « Cet examen ne sert pas à grand-chose pour les femmes à bas risque, explique Nadine Knezovic. Ces échographies du troisième trimestre sont bien sûr maintenues pour les femmes de plus de 42 ans, en cas de retard de croissance du fœtus ou dans d’autres situations spécifiques. »

Philippe Deruelle souligne à présent les éléments positifs. « Nous comprenons mieux le virus au fil des jours. Notre direction nous soutient et les équipes de médecins, d’encadrement, de soignants et d’étudiants sont extraordinaires ! », tient-il à souligner. Il met surtout l’accent sur la plus grande vigilance de son service devant toute complication : « Notre objectif est de ne pas surcharger les services de réanimation. Classiquement, nous attendons parfois en cas de pré-éclampsie, là, nous trancherons plus vite. De la même façon, nous serons encore plus vigilants pour prévenir une hémorragie de la délivrance. Nous ne pouvons nous permettre aucune mauvaise décision. »

L’équipe de médecins et de cadres, présente douze heures par jour, a tenté d’anticiper les besoins. Comme par exemple, l’organisation des liens avec les sages-femmes libérales. Car depuis le 16 mars, la Caisse primaire d’assurance maladie a arrêté de gérer administrativement les sorties de maternité avec un relais en ville, dans le cadre du Prado. Les HUS ont donc pris le relais. Une sage-femme cadre enceinte, confinée à son domicile, s’est chargée de faire la liste des sages-femmes en activité, ces dernières étant aussi confrontées à de multiples contraintes du fait de l’épidémie et de la désorganisation du système de santé (lire ici).

Avec un débit accéléré, le dimanche 22 mars, la sage-femme coordinatrice du pôle listait les nombreuses tâches de l’équipe d’encadrement : « D’ici la fin de la semaine, nous devons nous occuper de développer les hospitalisations à domicile pour les sorties de maternité des femmes atteintes par le Covid, envisager comment les équiper en masques, car elles doivent en porter pour s’occuper de leur bébé. Et quand il n’y aura plus de sages-femmes hospitalières disponibles parce que nous serons débordés, les libérales devront sans doute prendre le relais. Par ailleurs, sur 44 lits, nous n’avons que 20 lits occupés en moyenne, comme nous avons réduit la voilure. Nous allons sans doute devoir rouvrir un secteur pour les femmes Covid-19 césarisées, selon leur degré de stabilité. » Et il fallait encore solutionner la question de la photothérapie en hôpital de jour, pour les nouveau-nés ayant une jaunisse…

AVERTIR LES COLLÈGUES, RASSURER LES PATIENTES

Très tôt confrontés au Covid-19, Philippe Deruelle et Nadine Knezovic ont eu à cœur d’informer et de sensibiliser leurs collègues obstétriciens et sages-femmes d’autres établissements. Ils informent ou alertent depuis le 16 mars. « Nous échangeons abondamment, via plusieurs canaux, forums ou groupes sur les réseaux sociaux, témoigne Philippe Deruelle. Et nous savons désormais qu’il faut être très vigilants face au risque d’aggravation rapide des malades en détresse respiratoire, dont l’oxygéno-dépendance s’accentue. »

Nadine Knezovic abonde : « Nous avons mis en garde nos collègues de régions moins touchées que le Grand-Est, pour qu’ils en fassent deux fois plus. Les coordinatrices rigides, qui ne sortent pas de leur cadre de référence, ne tiendront pas. Nous ne sommes plus dans un monde normal. Si plus tard on me dit que nous en avons trop fait, je n’aurais pas de regret pour autant. » Un webinar a été programmé pour le vendredi 27 mars par le professeur Deruelle, pour partager l’expérience de Strasbourg avec d’autres soignants. Quelques jours avant la date, il était déjà complet.

En parallèle, l’obstétricien comme la sage-femme ont continué à rassurer les patientes. Dès le début du confinement, les réseaux sociaux ont fait état de maternités n’acceptant plus aucun accompagnant à l’accouchement. Les femmes sont très inquiètes, des rumeurs circulent et les sages-femmes échangent les informations sur les protocoles de leurs maternités respectives.

« À Strasbourg, nous nous battons encore pour autoriser la présence d’un seul accompagnant en salle d’accouchement, assure Nadine Knezovic. À condition qu’il soit asymptomatique et qu’il accepte les règles d’hygiène plus draconiennes, que nous prenons le temps de lui expliquer. Ce sera la seule entorse à tous nos principes de précaution, tant que nous pourrons le faire. Car il est primordial qu’une femme enceinte soit accompagnée si c’est son souhait. On doit préserver, tant que possible, le sentiment de sécurité de la femme et les premiers liens familiaux. »

Philippe Deruelle, chef du pôle de gynécologie-obstétrique, relaie en direct les informations sur les réseaux sociaux, pour informer ses collègues, faire un point sur les fakenews

D’autres rumeurs laissent entendre qu’en raison de la crise du Covid-19, les hôpitaux pourraient ne plus assurer les IVG. Laurence Rossignol, sénatrice de l’Oise et ancienne ministre, dépose même un amendement le jeudi 19 mars pour rallonger le délai légal pour pratiquer un avortement. Cet amendement est rejeté le lendemain par le ministre de la Santé, Olivier Véran, et la ministre du Travail, Muriel Penicaud. De son côté, Philippe Deruelle doit rétablir la vérité face au fakenews.

Pour faire circuler l’information et inciter d’autres établissements à faire de même, Philippe Deruelle a pris la peine de publier sur LinkedIn et Twitter le protocole des HUS concernant les accouchements, de même qu’un questions-réponses pour les femmes enceintes.

Les équipes du professeur ont par ailleurs réalisé deux vidéos expliquant les manifestations cliniques observées, les modalités de prise en charge des grossesses, de l’accouchement et de la période du post-partum, et prodiguant des conseils importants aux futures mamans.

Les HUS mettent des vidéos d’information à disposition des femmes enceintes.

« À toutes nos patientes, nous expliquons que leur accouchement va se dérouler dans des circonstances particulières, nous les rassurons sur nos règles de sécurité et d’hygiène, leur assurons qu’une sage-femme sera auprès d’elles comme pour tout accouchement, insiste Nadine Knezovic. Nous expliquons pourquoi le compagnon ne peut rester en suites de couches. Nous tentons de les maintenir dans leur bulle de femmes enceintes en les rassurant, pour leur bien-être. »

« L’HÔPITAL SERA NOYÉ »

À nos confrères du Point, le directeur des HUS, Christophe Gautier, confiait en milieu de journée, le mercredi 25 mars, que 280 des 12 500 salariés de l’ensemble des services avaient contracté le virus et ne pouvaient plus venir travailler. Un chiffre chaque jour en augmentation.

Le jeudi 26 mars, dans le pôle de gynécologie-obstétrique, le service d’hospitalisation en onco-gynécologie a été fermé sur le site du CMCO et regroupé sur celui d’Hautepierre. « Il s’agissait d’avoir du personnel disponible ailleurs, précise Nadine Knezovic le lendemain. Les infirmières du service vont être formées en urgence pour pouvoir intervenir dans le service de réanimation, où il manque du monde. Des sages-femmes sont volontaires aussi pour suivre cette formation et épauler leurs collègues. » Le matériel manque. Les blouses déperlantes ont été réservées au service de réanimation tandis qu’en obstétrique, les soignants portent une blouse classique et un tablier au contact des femmes Covid-positives.

Vendredi 27 mars, le pôle de gynécologie-obstétrique comptait 3 médecins testés positifs de même que 7 sages-femmes. Et 8 sages-femmes étaient en éviction, dans l’attente du résultat de leur test. À ce jour, 28 femmes malades du Covid ont été suivies aux HUS. Parmi elles, quatre ont accouché sans complication et sont rentrées chez elle. Mais six ont dû être césarisées et hospitalisées en réanimation pour détresse respiratoire. Cinq d’entre elles ont vite récupéré et en sont sorties. La sixième était toujours en réanimation, cinq jours après son admission.

« La panique ne sert à rien et peut être délétère pour les patients, assure Nadine Knezovic. Nous sommes désormais prêts avec ce que les équipes de médecins et soignants, réactifs, dévoués et hyper adaptables, ont mis en place. Nos médecins de nuit ont été formés pour pratiquer les prélèvements et tests sur les femmes suspectées de Covid et l’organisation permet désormais de recevoir plusieurs patientes symptomatiques à la fois. Mais que ferions nous si 50 % de nos équipes étaient elles-mêmes malades ? Chacun viendra travailler s’il est valide et s’il n’excrète pas. Quand nos lignes successives tomberont, qui prendra la relève ? Malgré ce stress, désormais, en obstétrique, les équipes sont rassurées et la situation est stabilisée. Au prix de toutes ces réorganisations en profondeur, nous sommes en mesure de faire face et de prendre en charge les complications. »

Le TGV médicalisé, qui a permis le transfert de vingt patients à Angers le jeudi 26 mars, et l’accueil de patients dans en état grave en Allemagne, ont un peu soulagé les services de réanimation. Malgré cela, ce vendredi 27 mars, les capacités dans le service de réanimation arrivent à saturation. « Les malades arrivent en masse en réanimation. Les chiffres indiqués par nos cellules de crise donnent des fourchettes basses et hautes du pic qui pourrait être atteint en réanimation dans quelque temps. Même la fourchette basse est dix fois supérieure à nos capacités sur le Grand-Est. Le delta, ce sera le nombre de décès », témoigne Nadine Knezovic. « Nous redoutons les choix éthiques au sein du service de réanimation, poursuit Philippe Deruelle. Nous savons que les femmes enceintes seront prioritaires, car la grossesse est sanctuarisée et que ces patientes ont de grandes chances de s’en sortir. Mais au détriment de qui ? »

Entretiens réalisés entre le vendredi 15 et le vendredi 27 mars 2020