Les femmes et les couples, inquiets

Accoucher en période épidémique n’est guère rassurant. La présence d’un accompagnant à la maternité a dominé le débat depuis l’instauration du Plan blanc dans les hôpitaux. Mais d’autres sujets menacent aussi la santé des femmes et des nouveau-nés.

Laure Lenoir, graphiste, inspirée par la sage-femme Audrey Jouot, a mis à disposition cette affiche sur les réseaux sociaux. © Lenoir et des couleurs

« J’ai dû laisser ma compagne seule avant et après l’accouchement, témoigne Gaëtan, dont la petite fille est née le 1er avril à l’hôpital de Villeneuve-Saint-Georges (94). Ma compagne, Aurore, a été admise le dimanche 29 mars au soir en maternité et déclenchée le 31 mars en début d’après-midi. J’ai pu rester auprès d’elle durant l’accouchement. Je pensais ensuite pouvoir l’accompagner à sa chambre. Mais, dans l’ascenseur, la sage-femme a appuyé sur le bouton de l’étage de sortie. Et elle m’a dit : « Vous sortez là« . Nous avons été sidérés, sans réaliser ce qui se passait. Aurore était en pleurs. Elle a dû se débrouiller seule pendant deux jours. Nous étions en contact par téléphone, mais je me suis senti privé de la première rencontre avec ma fille. »

DROIT D’ÊTRE ACCOMPAGNÉE

Des témoignages comme celui-ci ont été nombreux, surtout dans la presse régionale. Tout au long du mois de mars, suite au déclenchement du Plan blanc, les établissements s’interrogent : pour diminuer les risques de contamination, faut-il interdire les pères en salle de naissance et en suites de couches ? Sur les réseaux sociaux, au sein de groupes de discussion, les sages-femmes échangent les décisions adoptées dans leur maternité respective. Des militantes contre les violences obstétricales s’emparent de la question et interpellent les soignants directement.

Chef du pôle de gynécologie-obstétrique aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg, Philippe Deruelle partage alors le protocole de son établissement autorisant la présence des pères en salle de naissance (lire ici). Seuls les pères asymptomatiques sont admis jusqu’à deux heures après la naissance, sans l’autorisation d’aller et venir dans le service. En revanche, ils ne sont plus autorisés à assister aux césariennes ni à rester en suites de couches. Le 21 mars, l’Organisation mondiale de la santé rappelle « le droit à toute femme à accoucher dans de bonnes conditions, qu’elle soit positive ou non au coronavirus », incluant le fait d’être traitée avec dignité et respect et de pouvoir être accompagnée de la personne de son choix. Le 27 mars, le CNGOF annonce lui aussi promouvoir cette possibilité.

Le 21 mars, l’Organisation mondiale de la santé rappelle les droits des femmes à l’accouchement, dont celui d’être accompagnée de la personne de son choix.

Difficile de répertorier les maternités qui se sont alignées. Les hôpitaux civils de Colmar et la maternité du Diaconat-Fonderie de Mulhouse interdisent toujours toute présence d’accompagnant. Les Dernières Nouvelles d’Alsace du 26 mars expliquent que ces établissements ont été confrontés à des pères ne respectant pas les consignes d’hygiène ou ayant menti sur leur statut viral. Le 3 avril, La République de Seine et Marne indiquait que l’hôpital de Provins et l’hôpital du Sud-Francilien, à Corbeil-Essonnes, n’admettaient aucun accompagnant non plus.

SOLITUDE PARENTALE

La solitude des parents pendant la grossesse et en post-partum inquiète professionnels et associations. « Nous savions que la sage-femme de PMI ne pourrait pas nous voir après la sortie de maternité, témoigne par exemple Gaëtan. Mais nous avons eu l’appel d’une sage-femme libérale, qui vient depuis tous les deux jours. C’est rassurant, car Aurore n’a reçu que peu d’explications pour l’allaitement au biberon à l’hôpital, par exemple. » Les sages-femmes libérales sont mobilisées (lire ici) tout comme certaines maternités, qui ont mis en place un numéro de téléphone dédié pour répondre aux inquiétudes des femmes enceintes. Mais face aux réorganisations sanitaires, ces dernières parviennent-elles à s’orienter ?

Pour aider les femmes confinées, le Collectif interassociatif autour de la naissance (Ciane) a mis en place en une semaine « une organisation d’écoute téléphonique bénévole et gratuite au service des femmes et des couples ». Plus de trente bénévoles répondent aux questions sur la grossesse, l’accouchement et les premiers jours avec un nouveau-né. Une vingtaine d’éducatrices de jeunes enfants ou des auxiliaires de puériculture répondent aussi aux questions sur la vie avec un bébé. Et le site indique le contact d’associations spécialisées vers lesquelles se tourner, comme la Leche League France sur les questions d’allaitement, ou Maman Blues, sur la difficulté maternelle. Des réseaux d’entraide sur les réseaux sociaux se sont aussi créés en ligne. Le groupe Confinées avec bébé, sur Facebook, rassemble à ce jour près de 600 membres. Le 6 avril,  Gaëtan paraît serein : « Le confinement est frustrant pour nos parents, qui ne peuvent voir leur petite-fille. Mais nous profitons pleinement de ce temps pour nous attacher à notre bébé. Nous sommes dans notre bulle et avons trouvé notre rythme à trois, sans penser à recevoir du monde. » Tous les parents sont-ils aussi confiants ? Rien n’est moins sûr.

Avec l’annulation des séances de rééducation périnéale en ville, les jeunes mères osent-elles consulter pour des douleurs ou des problèmes de continence ? « La sage-femme libérale qui nous rend visite à domicile a dit à ma compagne de pratiquer sa rééducation via des tutoriels », témoigne Gaëtan. Si les maternités et les sages-femmes libérales font de leur mieux pour suivre et informer les parents, quelles conséquences aura cet accès aux soins réduit durant l’épidémie ?