Au Liban, les sages-femmes au chevet des femmes enceintes déplacées par les bombardements israéliens

Afin de lutter contre le taux de mortalité maternelle qui a presque triplé en l’espace de quelques années au Liban, l’ordre des sages-femmes offre, depuis 2022, des soins d’urgence aux femmes enceintes en se rendant directement à leur domicile. Une initiative qui permet aussi, aujourd’hui, d’accompagner les femmes déplacées par les attaques israéliennes sur le Liban.

Darine pose dans le couloir d'un centre d'accueil de Beyrouth.

Quelques gouttes de sueur perlent sur le visage encore enfantin de Hind (prénom d’emprunt), seize ans. L’adolescente a trouvé refuge dans cette école publique, dans un quartier à majorité sunnite de Beyrouth, après avoir fui les bombardements israéliens qui pleuvaient sur la banlieue sud de la capitale. Elle fait partie des près de 1,4 million de personnes déplacées par les frappes de l’armée de l’État hébreu au Liban et des 3 000 femmes qui sont déplacées et enceintes, selon un chiffre donné par l’ordre des sages-femmes du Liban. En cette fin de journée pluvieuse de novembre, l’adolescente s’est enveloppée dans un peignoir rose parsemé de cœurs noirs. 

Hind accueille avec un grand sourire « sa » sage-femme qui l’accompagne depuis plus d’un mois maintenant, Darine Ayoub, elle aussi déplacée en raison de la guerre. Originaire de la banlieue sud de Beyrouth, comme Hind, elle a trouvé refuge avec sa famille élargie dans un appartement plus proche du centre, dans un quartier soi-disant « sûr ». Poursuivre son travail et aider les autres femmes déplacées est essentiel selon elle afin de « ne pas sombrer dans la dépression ».

Elle pose les mains sur le ventre arrondi de sa patiente, d’autant plus rebondi sous le nœud du peignoir. La sage-femme se penche juste au-dessus et lance un regard vers Hind qui le lui rend, entre interrogation et attendrissement. « Tu es dans ton neuvième mois maintenant… Tu sens les mouvements du bébé ? Tu lui parles ? Tu lui dis que tu l’aimes ? », mitraille Darine Ayoub, sage-femme depuis plus de vingt ans. Hind fait une moue gênée. La sage-femme enchaîne : « Il faut que tu lui dises : Je t’aime fort, je m’appelle Hind et toi, tu vas t’appeler Jad, papa t’aime aussi… Tu sais qu’il t’entend ? » 

Hind répond une nouvelle fois non, dans un sourire gêné. Sa tante paternelle est auprès d’elle. Dans cette salle de classe qui fait office de cuisine, de salon et de chambre à coucher pour plusieurs familles, l’adolescente semble un peu perdue, décontenancée. Elle va bientôt accoucher de son premier enfant, dans des conditions plus que difficiles : mère absente, père pauvre, frère en situation de handicap et père de l’enfant absent lui aussi. Hind est seule face à sa grossesse, face à cet enfant à naître. « Elle est comme une orpheline. Il n’y a que cette femme qui nous a acceptés dans sa chambre qui va pouvoir l’aider après l’accouchement. C’est une adolescente, elle n’y connaît rien : comment prendre soin du bébé, comment prendre soin d’elle, où aller pour consulter… Elle est sans mari, sans maman, sans belle-mère », souffle Darine Ayoub, la voix fatiguée par sa journée de plus de dix heures de travail et qui fulmine contre le suivi de grossesse que sa patiente a eu jusqu’à son déplacement. Elle le qualifie de quasi inexistant. 

Darine Ayoub a endossé le rôle, bon gré mal gré, d’une des seules figures maternelles qu’il reste à Hind. Elle lui apporte des soins d’urgence, de première nécessité, des médicaments, des conseils pour se reposer, pour arrêter de fumer le narguilé ou bien pour se nourrir. La sage-femme lui indique où se rendre pour les consultations, qui appeler en cas de besoin… Mais c’est aussi, et surtout, un support moral et psychologique que Darine lui offre. « Avec la situation, je ne sais pas comment je vais l’élever ni le nourrir… », souffle la future maman de seize ans, cherchant des solutions auprès de la sage-femme qui lui donnera vingt dollars à la fin de la consultation.

Darine examine et donne des conseils à Hind, (prénom d’emprunt), 16 ans, au centre d’accueil où elle se trouve.

Au service des femmes déplacées par les bombes israéliennes 

Darine Ayoub fait partie d’un réseau de 300 sages-femmes volontaires qui fournissent des soins d’urgence aux futures mamans. Lancée en 2022, cette initiative a d’abord eu pour objectif de lutter contre la hausse de la mortalité maternelle au Liban. Au démarrage, le taux de mortalité avait presque triplé, passant de 13,7 à 37 décès pour 100 000 naissances. Les raisons ? Une grave crise économique débutée en 2019, conjuguée à une épidémie de coronavirus. Un cocktail mortel pour l’accès aux soins dans ce pays au système de santé déjà défaillant. D’après des statistiques du ministère de la Santé de 2023, une baisse a été enregistrée en 2022, avec un ratio de 15,4 décès pour 100 000 naissances. Mais depuis un an, celui-ci a réaugmenté pour atteindre 25,4 décès. 

Face à la guerre, le réseau, dont l’Unicef était déjà partenaire, a été renforcé. En partenariat avec le ministère de la Santé, 57 unités satellites dans les centres de santé primaire et cinq unités mobiles ont été lancées, en plus du programme initié en 2022. Depuis octobre, l’Unicef affirme que plus de 2 500 femmes déplacées ont eu accès à des soins dans le cadre du programme.

L’ordre des sages-femmes continue aussi d’assurer des visites à domicile, pour les résidentes, comme pour les déplacées désormais. « Toutes les femmes enceintes ne sont pas enregistrées dans les refuges, explique la docteure Rima Cheaito, présidente de l’ordre des sages-femmes du Liban. Nous avons demandé à nos sages-femmes de chercher les femmes enceintes dans leurs réseaux… Ainsi, elles peuvent informer leurs collègues ou la coordinatrice qu’il y a une femme enceinte autour d’elle. » 

Écoute, conseils, soins : les sages-femmes du réseau tentent avant tout d’être disponibles pour leurs patientes avec le peu de moyens dont elles disposent. Ces visites auprès des femmes déplacées sont dédommagées, soit 8 USD par patiente, ou 15 USD pour des visites d’environ une heure, par des fonds provenant de différents donateurs, dont l’Unicef. En raison de la crise économique qui a entraîné une dévaluation presque totale de la monnaie locale, les sages-femmes ne touchent plus que quelques centaines de dollars par mois, au mieux. Darine Ayoub travaille dans plusieurs milieux médicaux et arrive péniblement à un salaire mensuel de 500 dollars.

A l’aide de prospectus sur le planning familial, une sage-femme informe une patiente enceinte des différents moyens de contraception.
Une sage-femme apporte des médicaments et des vitamines à une patiente à Beyrouth.
Durant une consultation collective, une sage-femme mesure la tête d’un nourisson et note ses informations sur le carnet de vaccin.
Une sage-femme examine le ventre d’une patiente enceinte à l’aide d’un moniteur pour surveiller le coeur du foetus, qu’elle a acheté par ses propres moyens.

« Un enfant précieux » 

Dans une autre école à quelques kilomètres de celle où vit désormais Hind, Darine Ayoub monte les six étages pour atteindre une toute petite salle de classe où dorment deux de leurs patientes avec leurs familles. Cet enchevêtrement de couloirs et de minuscules salles abrite plus d’une soixantaine de personnes, mais ne comporte qu’une seule toilette et pas de douche. L’accès à l’hygiène est difficile. Fatima (prénom d’emprunt), 32 ans, attend son deuxième enfant, douze ans après le premier. C’est comme un premier accouchement pour la jeune femme qui a dû fuir le village de Yater, dans le sud du Liban.

« Je crains d’avoir une césarienne. Et j’ai peur de la propreté car ici, il n’y a pas assez d’eau. Les toilettes sont petites… Il y a de nombreuses infections urinaires, entre autres, à cause du manque de propreté », explique la jeune femme. À côté, d’elle, Nour (prénom d’emprunt), 23 ans, dans l’attente de son deuxième enfant, acquiesce. Les deux futures mamans se réjouissent de la visite de la sage-femme qu’elles écoutent avec beaucoup d’attention. « Darine nous apporte de l’aide en demandant des nouvelles du bébé, en prenant ma tension, en apportant des médicaments… Même s’il m’en manque encore », souligne Nour, dont la petite fille joue à côté sur un matelas.

La docteure Ghina Ghazeeri, professeure d’obstétrique et de gynécologie à l’université américaine de Beyrouth, estime qu’un tel réseau ne peut être qu’une bonne initiative, même si elle ne le connaît pas parfaitement. Avec son équipe, elle a aussi entrepris de visiter les écoles qui accueillent les personnes déplacées depuis la mi-septembre, principalement à Beyrouth. « Nous avons appris, avec la guerre de 2006, que les personnes déplacées avaient besoin de soins prénataux. C’est extrêmement important, car, ainsi, nous avons la possibilité de détecter les grossesses à risque et de leur délivrer les soins nécessaires pour réduire la morbidité maternelle qui vient avec de nombreux problèmes comme le diabète, l’hypertension, les problèmes de croissance… », souligne la docteure Ghina Ghazeeri. 

L’hôpital de l’université a mis en place un temps d’accueil dédié aux futures mamans déplacées. Une trentaine de patientes sont reçues chaque semaine. « Au cours des six dernières semaines, j’ai vu trois patientes avec des décollements placentaires. Deux d’entre elles avaient vécu des explosions et ont dû accoucher en urgence. L’un des bébés était malade », décrit la professionnelle, qui ajoute qu’elle a aussi vu de nombreuses fausses-couches. Cette dernière et son équipe poursuivent leurs recherches pour connaître et comprendre exactement l’impact de la guerre sur la santé des femmes enceintes et de leurs enfants. 

Darine pose dans le couloir d’un centre d’accueil de Beyrouth.

Replacer la sage-femme au cœur du parcours de soins 

Du côté de l’Ordre et de ces 300 sage-femmes volontaires, la mobilisation continue. La volonté de la présidente est aussi de replacer la sage-femme au centre du parcours de soins. « Nous avons une stratégie d’élaborer un nouveau champ de pratiques des sages-femmes au Liban, détaille Rima Cheaito. Nous ne voulons pas seulement qu’elles aient une fonction hospitalière, mais qu’elles s’inscrivent dans un cadre de santé publique. J’ai vu, au cours de mes études au Canada, l’importance des ressources humaines, car les sage-femmes jouent un rôle important dans les communautés, notamment en ce qui concerne la prévention. » 

C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, dans un pays en guerre où Israël force les habitants du Liban à l’exil. Au pays du cèdre, l’accès aux soins peut être remis en question pour plusieurs raisons : financières, d’abord, matérielles, ensuite, mais aussi confessionnelles. Rima Cheaito affirme que toutes les confessions sont représentées au sein du réseau afin que tout le monde puisse intervenir en tout temps, auprès de tout le monde. Les sages-femmes interviennent d’abord autour de chez elles, dans leurs communautés. « Nous nous déployons et reprenons notre rôle », souligne avec fierté la présidente. 

Amélie David et Ségolène Ragu

Le reportage ayant été réalisé en novembre, la situation a évolué depuis. Hind a accouché le 22 novembre. En raison de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 27 novembre, elle est retournée dans la banlieue sud, comme Darine qui a retrouvé sa maison épargnée par les bombardements. Le cessez-le-feu était en vigueur jusqu’au 27 janvier.