Gynécobus, Mammobile, l’itinérance pour la santé des femmes peut-elle être pérennisée ? 

Pour lutter contre la désertification médicale, des dispositifs de santé itinérants se mettent en place. Bien qu’elles viennent combler un vide important, notamment en matière de santé des femmes, ces initiatives sont longues à construire et peuvent être difficiles à maintenir.

Pendant deux ans, le Cantal et d’autres départements auvergnats ont vécu une petite révolution en matière de suivi de grossesses. Avec Opti’soins, un bus qui sillonnait les routes rurales de la région, les femmes les plus éloignées des maternités et de gynécologues ou de sages-femmes pouvaient obtenir des rendez-vous rapides au sein du véhicule équipé comme un cabinet de consultation. « Le projet Opti’soins est le fruit d’innovations organisationnelles pour perfectionner, optimiser, rendre universel l’accès au soin sur le territoire. C’est ce que le réseau de santé en périnatalité d’Auvergne ambitionne grâce à ce dispositif », se félicitait la docteur Françoise Vendittelli, présidente du réseau de santé périnatale d’Auvergne et gynécologue au CHU de Clermont-Ferrand dans un communiqué de presse. Lancé en 2022 par le centre hospitalier de Clermont-Ferrand, le dispositif s’est pourtant arrêté subitement en août 2024 « sans explications ». Dans une lettre aux communes concernées par le dispositif, le centre hospitalier mentionnait des « difficultés financières ». Financé par le ministère des -Solidarités et de la Santé à hauteur de 662 663 euros, mais aussi par le fonds Feder via la région Auvergne-Rhône-Alpes à hauteur de 78 000 €, le projet était adossé à un projet de recherche en « phase d’évaluation jusqu’en 2024 pour identifier la faisabilité concrète et la pérennisation du projet ainsi que l’étendue des besoins ». Dans le premier communiqué du projet était indiqué que : « Si les résultats sont concluants, Opti’soins pourrait se développer pour de la gynécologie (hors grossesse) et à d’autres disciplines, pour pallier les problématiques de désert médical »

En deux ans à peine, grâce au programme, des femmes enceintes de 110 communes rurales ont eu accès à un suivi de grossesse continu. Son arrêt brutal pose la question de la pérennité de ces dispositifs venus combler un vide.

Aller vers est essentiel

« Dans les villages reculés, on a connu le boucher qui venait vendre sa viande dans son camion ou l’épicier qui vendait ses produits du quotidien et pourtant, dans les différents recueils, on constate que la notion de médecine itinérante est totalement nouvelle. Certains médecins ont pu voir une médecine préventive mobile, mais jamais dans un plan de soins primaires »,
observe Philippe Hou, docteur en médecine, dans sa thèse. En 2023, la ministre de la Santé de l’époque Agnès Firmin-Le Bodo affirmait que « 87 % de la France est un désert médical ». Elle ajoutait qu’il « n’y a pas de zone surdotée en médecins » dans le pays. Aujourd’hui, près de 11 % de la population française n’a pas de médecin traitant et d’après une étude récente, près d’une femme sur trois n’a pas vu de gynécologue ces deux dernières années. 

Dans la même étude, on constate qu’une femme sur deux renonce à voir un gynécologue ou une sage-femme, la principale cause étant les délais d’attente : 33 jours en moyenne dans la région Paris-Hauts de Seine, 73 jours en moyenne dans le Grand Ouest. Ces délais et ces manques de soignants ont des conséquences sur les suivis gynécologiques généralistes, sur les interruptions volontaires de grossesses, la contraception, etc. Mais ils peuvent également limiter les dépistages des cancers du col de l’utérus ou du sein. « Force est de constater que la santé des femmes n’est pas une priorité dans les territoires ruraux. L’Ariège est le département dont le taux de dépistage du cancer du sein est le plus bas et les problèmes d’alcoolisme féminin y sont prégnants. Le pays de Tarascon ainsi que les territoires de montagne situés au sud ne comptent aucune offre de soins en gynécologie ni périnatalité, hormis la présence des médecins généralistes », peut-on lire dans le rapport du Sénat Femmes et Ruralités : en finir avec les zones blanches de l’égalité, publié en 2021. « Dans les milieux sociaux défavorisés, il a été démontré qu’environ 40 % des femmes échappent au dépistage du cancer du col de l’utérus et que beaucoup de patientes ménopausées ne consultent plus. En outre, les femmes en situation de précarité présentant des comorbidités, comme une obésité morbide, ou étant dans des situations de handicap, n’osent souvent pas consulter », soulignait dans le même rapport Isabelle Héron, présidente de la Fédération nationale des collèges de gynécologie médicale (FNCGM) en mettant en lumière que « 30 % des Franciliennes restent à l’écart du dépistage du cancer du sein »

Face à ces disparités géographiques, l’aller-vers devient donc essentiel pour les territoires reculés et sous-dotés. C’est pourquoi le centre hospitalier intercommunal Nord-Ardennes a choisi de lancer Horizon féminin, un bus gynécologique qui sillonne une vingtaine de communes de la région depuis septembre 2024. « L’idée était d’éviter des délais d’attente trop longs pour les femmes et des problématiques de mobilité. Parfois la gare la plus proche n’est pas tout près », résume Christelle Barré, cadre de santé au centre hospitalier. 

Lancé en septembre 2024, le projet a mis environ deux ans à émerger. Pour mettre en place le dispositif et le maintenir sur la durée, les différentes parties prenantes se sont assurées de son financement : la région Grand Est a d’abord financé le véhicule et ses aménagements à hauteur de 294 000 euros et co-porte avec l’ARS le financement des postes de sages-femmes qui se relaient pour faire fonctionner le bus. Ce travail de fourmi permet surtout de redonner aux femmes le choix d’un suivi gynécologique « 60 % de nos consultations ce sont des femmes qui n’ont pas eu de consultation gynécologique depuis au moins cinq ans. La plupart du temps ce sont des femmes plus âgées qui sont déjà ménopausées donc qui ne se retrouvaient plus dans l’obligation pour la contraception ou autre de continuer leur suivi. Comme les délais étaient trop longs, qu’elles n’arrivaient pas à avoir de rendez-vous, elles ont tout simplement laissé tomber », témoigne Cécile Borgnet, sage-femme dans l’établissement et dans le bus. « Ce que je vois sur le terrain, c’est la satisfaction des patientes. Elles sont super contentes qu’on vienne près de chez elles, de pouvoir reprendre un suivi, qu’il n’y ait pas de délai d’attente de plus d’un an, qu’on soit accessibles. Et puis si on dépiste quelque chose ou si on a besoin d’un avis médical, on a tout le centre hospitalier derrière nous qui nous suit et qui propose des rendez-vous assez rapidement », ajoute-t-elle. 

À l’autre bout de la France, dans l’Hérault, la Mammobile vient au plus près des patientes pour faire des mammographies (voir encadré). La Haute Autorité de santé recommande de faire une mammographie tous les deux ans entre 50 et 74 ans, les femmes reçoivent une sollicitation de la Caisse d’Assurance Maladie, dans le cadre du dépistage organisé. Mais d’après les chiffres de l’Institut national du cancer, « moins d’une femme sur deux y participe »

Créer un lien social et faire de la prévention 

Les dispositifs de santé itinérante peuvent également être imaginés comme éphémères, « en attendant qu’un médecin vienne s’installer par exemple ». C’est ce que suggère Philippe Hou dans sa thèse : « L’avantage d’une médecine itinérante face à de la télémédecine est la construction d’une relation médecin-patient ». Le médecin ajoute : « Nous allons vers une situation où le déficit sanitaire sera important du fait des choix des divers gouvernements. Le nombre de médecins partant à la retraite dépasse le nombre de ceux qui s’installent. La situation démographique se détériore. » Pour le bus gynécologique Horizon féminin, il s’agit avant tout de proposer une offre en complément des soignants et soignantes installés en libéral et du centre hospitalier. « Nous ne passons pas dans les communes où une sage-femme est déjà installée », précise Christelle Barré. Surtout, il faut informer les femmes du passage de ces bus pour permettre une plus large prise en charge : « Le rôle des élus locaux est très important, en informant la population du passage du bus, on constate que les consultations sont plus nombreuses », indiquent les soignantes du centre hospitalier Nord–Ardennes qui proposent des consultations avec et sans rendez-vous. Elles organisent également des initiatives de préventions, chaque sage-femme étant spécialisée sur certaines thématiques. « Cécile est spécialiste de l’endométriose, mais elle a aussi tout un versant sexologue et elle peut amener ces sujets dans le bus. On a une autre sage-femme qui est plus sur le versant ménopause. On en a une autre qui est plus sur le versant santé sexuelle, elle connaît bien toute la partie interruption volontaire de grossesse, contraception… », explique Christelle Barré. 

À l’heure où des centres de santé sexuelle sont fermés, comme c’est le cas dans la Drôme, et après la perte de 40 % des maternités en France en vingt ans, qui mettent à mal les suivis obstétricaux et les IVG, les bus pour la santé des femmes semblent donc pouvoir combler un manque. Mais à condition que les financements des institutions se maintiennent, alors que de plus en plus d’appels à projets sur de courtes durées sont mis en place dans tous les domaines, la culture, la santé et les services publics et deviennent une variable d’ajustement. C’est d’ailleurs ce que dénonçaient les différents acteurs du projet Opti’soins à son lancement : « Les moyens mis à disposition pour les femmes semblent variables, notamment pour celles habitant dans des zones rurales, touchées par la désertification médicale et donc éloignées de structures ou de professionnels pouvant prendre en charge la grossesse. Ainsi, il est plus compliqué pour une femme d’effectuer un suivi approprié lorsque la distance entre son domicile et la structure de soins est grande »

Pour éviter ces situations de ruptures de suivis, il faut également que « le projet puisse s’adapter au fil des demandes et des besoins », conclut Christelle Barré en évoquant « des bilans réguliers » entre tous les financeurs : « C’est hyper important. Par exemple, il y a des communes qu’on n’a peut-être pas sélectionnées au démarrage, qui nous ont contactées il y a très peu de temps, qui demandent à intégrer le dispositif parce qu’elles ont des demandes. Les bilans nous servent à étendre notre champ d’action à toutes les patientes ». 

 Élodie Potente


(1) Contacté, le centre hospitalier de Clermont-Ferrand n’a pas souhaité s’exprimer sur la fin du projet Opti’soins.
(2) « Intérêt d’un bus médicalisé itinérant dans les régions à faible densité médicale : étude qualitative auprès de médecins généralistes dans la partie sud-est des Cévennes »
(3) Étude Ifop pour la plateforme de soins Qare, 2025.

Le dispositif Mammobile (Cf. photo p. 18)

Porté par l’association Montpellier-Hérault pour le dépistage du cancer du sein (AMHDCS), le dispositif Mammobile permet d’effectuer des mammographies dans une démarche « d’aller vers ». Le véhicule sillonne l’Hérault tout au long de l’année : en trente ans, 600 000 tests de dépistage ont été effectués. L’association a neuf salariés et s’étend à d’autres départements de la région Occitanie : Gers, Lozère, Gard, Ariège, Aude le Mammobile se déplace partout, dans les territoires les plus ruraux pour répondre aux besoins des femmes. Le département de l’Orne a également développé son Mammobile. Il s’est étendu à titre expérimental à toute la Normandie pendant deux ans. Le bilan devrait être communiqué prochainement. En France, 61 214 nouveaux cas de cancers du sein sont détectés par an, 12 146 femmes en meurent. Parmi les nouveaux cas détectés, 48,2 % le sont grâce au dépistage organisé par l’Etat. 

À noter que d’autres services de santé itinérants, hors gynécologie, sont en train d’émerger, c’est le cas des Médicobus qui proposent des consultations de médecine générale et ont également des cabines de téléconsultations pour des rendez-vous avec des spécialistes.