Œil rieur et pas cadencé, Aurélie Debaecker arpente les couloirs de l’hôpital. À peine sortie d’une réunion sur le sujet de la prise en charge des vulnérabilités, elle passe une tête dans le bureau des sages-femmes de la maternité. « Quelqu’un pour moi aujourd’hui ? », demande-t-elle. Pas cette fois-ci. Elle passe en revue les accouchements qui ont eu lieu depuis sa dernière visite, reconnaît le nom d’une femme vue il y a quelques mois pour du tabac, l’autre lors d’une précédente grossesse pour du cannabis. Elle se note de passer les voir pour prendre des nouvelles.
Elle reprend sa route, passe devant une exposition d’affiches dans le hall d’accueil qu’elle a co-réalisée à l’occasion du Mois sans tabac puis gagne le service auquel elle est rattachée, « l’addicto ». Aurélie Debaecker est sage-femme au sein d’une équipe de liaison et de soins en addictologie (Elsa). Elle exerce sur trois sites : le centre hospitalier de La Rochelle qu’elle vient de traverser, celui de Rochefort et l’hôpital Marius Lacroix dédié à la psychiatrie.

Aurélie Debaecker, sage-femme « addicto ». © D.R.
Repérer, informer, déculpabiliser et amener vers le soin
Ces quelques pas en sa compagnie ont suffi pour donner un bref aperçu du rôle de sage-femme addictologue : c’est faire le lien entre les différents services, c’est proposer une prise en charge adaptée aux femmes, surtout les mères et futures mères qui ne peuvent se passer d’alcool, d’héroïne, de haschich, de médicaments ou d’autres substances et les accompagner au mieux.
Pour y parvenir, elle a quatre grandes missions. Elle les décrit, désormais installée dans son bureau, sa panoplie de prospectus sur les addictions en toile de fond. « Ma première mission est la prise en charge clinique du public périnatalité », débute-t-elle, donc beaucoup de femmes enceintes. « Le matin, la priorité est de savoir s’il y a des personnes identifiées par les autres services qui ont besoin de me voir : à la maternité, aux urgences ou ailleurs ».

Puis, elle organise cinq à six rendez-vous par semaine en physique et plusieurs par jour au téléphone. « Un tiers des rendez-vous ne sont pas honorés, mais c’est mon travail d’aller vers, et de trouver un juste milieu pour ne pas les importuner, mais m’assurer qu’il y a un suivi, au moins auprès d’un autre professionnel. »
Pour celles qui répondent présent, les entretiens durent en moyenne une heure et demie. « C’est un gros temps d’information, car elles ont besoin de comprendre comment le produit agit sur leur grossesse et leur bébé, appuie Aurélie Debaecker. Elles ont aussi besoin de comprendre ce qu’est la maladie addictologie, car elles sont empêtrées dans des représentations. » Beaucoup pensent que leur bébé va naître addict, que ce n’est qu’une question de volonté et donc portent une grande culpabilité. « Il y a un travail pour leur faire comprendre qu’on ne choisit pas d’être malade, mais en revanche on peut choisir comment on va se faire accompagner face à la maladie. »
La sage-femme addicto, un maillon dans la chaîne de soin
Aurélie Debaecker travaille avec le reste de son équipe, assistante sociale, aide-soignant ou encore psychologue pour accompagner ces patientes le temps de leur hospitalisation ou dans le cas des femmes enceintes, jusqu’à leur accouchement à la maternité. Tout un travail de repérage est nécessaire par l’ensemble des services de l’hôpital, mais aussi des professionnels en libéral et des diverses structures d’accueil qui existent pour identifier les personnes non suivies.
L’Elsa n’ayant pas pour but de réaliser un suivi de longue durée, la sage-femme propose aux femmes qui en ont besoin de les orienter par la suite vers un médecin addictologue, par exemple en CSAPA (Centres de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie). Il s’agit là du cœur de sa deuxième mission : établir des liens pour que « ces deux mondes, la périnatalité et l’addictologie qui ne se connaissent parfois pas bien puissent travailler de mieux en mieux de manière directe, sans toujours avoir besoin de passer par cette intermédiaire qu’est la sage-femme addictologue ».
La troisième mission repose sur la formation. L’objectif est que tous les professionnels du groupe hospitalier aient « un socle de compétences pour faire du repérage, de l’intervention brève, c’est-à-dire donner les informations de base aux patientes et soient capables de les orienter ». Outre des temps informels d’échange avec des collègues au quotidien, Aurélie organise des formations, de quelques heures à plusieurs jours sur des notions en addictologie, en périnatalité, mais aussi sur les enjeux de la protection de l’enfance et sur le repérage de la violence. « Je suis aussi administrateur d’un réseau addictologie, le Coreadd, donc je délivre des webinaires accessibles par tous en France », précise-t-elle.
Il lui faut garder quelques créneaux pour sa dernière mission : la promotion d’actions de santé publique. Son équipe est mobilisée sur des temps forts de l’année tels que le Mois sans tabac, le Dry january ou les journées de sensibilisation sur les troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale. Voilà donc son quotidien en tant que sage-femme addictologue, rattachée au service addictologie. Selon les établissements, il est aussi possible de dépendre du service maternité.
Une curiosité pour les vulnérabilités médico-psychosociales
« Comme ça le profil du poste parait un peu dispersé, sourit-elle, mais tout a du sens. » Un long cheminement l’amène jusqu’ici. « Ce n’est pas facile de se dire, « Je vais quitter le monde de la maternité », reconnaît-elle, alors qu’en réalité, je ne l’ai pas quitté, vous avez vu le temps que j’y ai passé aujourd’hui ? » Près d’une demi-journée. La différence, c’est qu’Aurélie Debaecker ne va pas faire de consultation gynécologique ni de suivi de grossesse, de préparation à la naissance ou d’accouchement.
« D’emblée, dès mes études ce qui m’a intéressée, c’est d’accompagner les femmes à la marge, par exemple celles qui souhaitaient accoucher en maison de naissance. » Puis, elle devient référente de grossesses pathologiques. « Et qui arrivent dans mon service ? Non pas les femmes avec des maladies obstétricales, mais un peu de psychiatrie et beaucoup d’addictologie. » C’est là qu’elle découvre les Elsa, des équipes qui valorisent ses compétences dans le domaine de la psychologie et du social.
Après la maternité, elle exerce en libéral. Elle se forme au fil des années aux violences, à la psychopathologie périnatale et enfin obtient un diplôme universitaire d’addictologie. En 2019, un poste de sage-femme addictologue se crée sur les hôpitaux de Charente-Maritime. Un univers idéal pour un métier qui demande du réseau et de la coordination : elle le prend.
Elle constate que finalement, toutes ses consœurs ont le même profil. « On s’est toutes formées sur des compétences psychologiques, sur les violences, les précarités ou encore les psychotraumatismes et finalement ce diplôme en addictologie n’est venu qu’après tout un parcours de formations autour des différentes vulnérabilités médico-psychosociales. » Elle reconnaît aussi une appétence pour la pharmacologie, afin de pouvoir expliquer l’action des différentes substances sur le fœtus et la mère.
Et toucher à tous ces domaines, c’est ainsi faire face à un quotidien ponctué de victoires, comme cette femme qui a réussi à arrêter durant la grossesse le cannabis. Ou cette femme qui a réduit drastiquement la cigarette. De victoires relatives : comme cette femme accro à la poudre et à l’alcool, en situation d’extrême précarité. La solution d’urgence trouvée a été l’incarcération, pour lui « éviter de mourir demain de sa consommation de cocaïne ». Et parfois d’échecs, comme pour ces femmes qui seront séparées de leur enfant après l’accouchement.
« Il faut savoir accepter que ce soit la justice qui décide, lâche la sage-femme. On fait tout ce qui est possible en amont, mais il faut savoir laisser la main à la Protection de l’enfance ensuite ». Parce qu’Aurélie Debaecker accepte de n’être que de passage dans la vie de ces familles. Mais que la prise en charge des femmes ne s’arrête pas au moment où elles donnent la vie.
Clémentine Billé
