Salwa Aziz : « On peut être sage-femme et entrepreneuse »

Sage-femme depuis dix ans et échographiste libérale à ­Paris, Salwa Aziz a commencé sa carrière à Mayotte avant d’exercer dans plusieurs maternités parisiennes, puis de reprendre un cabinet. Confrontée pendant des années à l’impossibilité de s’absenter plus de dix jours faute de remplaçante, elle a lancé, le 11 mai 2026, L-Med, plateforme de mise en relation conçue avec et pour les sages-femmes. Elle raconte un parcours guidé par l’envie d’agir et une conviction : la profession doit davantage prendre soin d'elle-même, mais aussi s’autoriser à innover et entreprendre.

Salwa Aziz © Marion Léopold

Vous exercez depuis dix ans. Devenir sage-femme a-t-il toujours été une évidence ?

J’ai toujours su que je voulais aider les femmes, être dans le soin et les accompagner dans leur santé, qu’elles soient jeunes ou ménopausées. Tout ce qui touche à la périnatalité, au soin et au bien-être m’attirait. Forte de cette vocation, je suis allée tout droit, sans me poser beaucoup de questions.

Comment avez-vous vécu vos études de sage-femme ?

Les stages n’étaient pas faciles. À l’époque, nous n’étions pas forcément bien accompagnées, il existait une forme de maltraitance. Il m’est arrivé d’avoir la boule au ventre en franchissant la porte de l’hôpital. Je serrais les dents, je validais et j’avançais vaille que vaille : c’était « le package », à prendre ou à laisser. Depuis, les choses ont évolué. Récemment, je suis retournée dans mon école à Poitiers, pour présenter L-Med. J’ai vu que le bien-être mental des étudiants était davantage pris en compte, qu’ils semblaient moins sous pression. Je suis heureuse de cette évolution !

À peine diplômée, vous êtes partie travailler à Mayotte. Pourquoi ?

Il y avait une offre de CDD d’un an au centre hospitalier de Mamoudzou. J’ai postulé juste après mes études et je suis partie à la découverte d’un autre monde. Nous étions beaucoup de jeunes diplômés venus de métropole. Professionnellement, c’était extrêmement formateur : je suis passée dans tous les services de maternité, y compris en salle de naissance. On apprenait très vite, on n’avait pas le choix. L’expérience a aussi été très forte sur le plan personnel. J’ai rencontré des gens extraordinaires. Je peux dire que cette année à Mayotte m’a transformée. Il y avait beaucoup de pauvreté, des enfants non scolarisés, des familles vivant dans des bangas. En toile de fond, il y avait cette situation conflictuelle entre Mayotte et les Comores. J’ai pris ma mission très à cœur, notamment auprès des enfants, à qui je donnais des cours du soir. Quatre d’entre eux ont réussi à s’en sortir et nous échangeons encore sur les réseaux sociaux, pour mon plus grand bonheur.

Qu’avez-vous fait à votre retour ?

Après Mayotte, je suis revenue à Paris et j’ai enchaîné les contrats dans différentes maternités. Parallèlement, je passais un diplôme interuniversitaire d’échographie, avec Port-Royal et Cochin. Puis j’ai remplacé une sage-femme libérale partie en congé de maternité. L’expérience m’a plu et, lorsqu’elle a déménagé pour s’installer à Rennes, j’ai repris son cabinet.

Pourquoi vous être spécialisée en échographie ?

La vie in utero me fascine : la formation du fœtus, les différentes étapes de son développement… C’est intellectuellement passionnant. Au cabinet, je réalise les suivis de grossesse, suivis gynécologiques, les échographies obstétricales et les échographies gynécologiques. Je propose donc une prise en charge très globale et mes patientes apprécient de pouvoir tout faire au même endroit, avec la même personne. Souvent, j’assure leur suivi gynécologique bien avant qu’elles ne soient enceintes. Si bien que quand elles entament leur grossesse, le lien de confiance est déjà là. Cela les rassure énormément.

« Si je ne posais pas de limites, je serais ouverte 24 h sur 24, 7 jours sur 7 ! »

Cette prise en charge globale n’implique-t-elle pas des journées très chargées ?

Si ! Je peux recevoir plus de vingt patientes dans une journée. En libéral, il est difficile de ne pas crouler sous le travail. Si je ne posais pas de limites, je serais ouverte 24 h sur 24, 7 jours sur 7 ! C’est qu’il n’est pas si simple de dire non, il y a toujours une urgence, une patiente à ajouter, un rendez-vous que l’on ne sait pas où replacer. Je n’ai pas du tout le temps d’être malade, par exemple. Quand j’ai commencé en libéral, c’était pire. Je voulais voir différentes pratiques, multiplier les expériences et les opportunités professionnelles. Et aussi développer mon réseau, par peur de m’isoler en libéral. Je cumulais le cabinet, des gardes à l’hôpital et des vacations d’échographie dans des cabinets de radiologie. Des semaines de folie !

Avez-vous réussi à trouver une organisation qui vous permette de souffler ?

J’ai une remplaçante un jour par semaine, le vendredi. Je l’ai accompagnée dans sa formation à l’échographie et l’ai aidée à obtenir son diplôme, dans une logique de compagnonnage. C’est gratifiant pour elle et, de mon côté, j’ai une personne compétente, que je connais et en qui j’ai confiance. Certaines patientes ne m’ont même jamais vue et ne connaissent qu’elle. En somme, cela fonctionne très bien et ce vendredi libéré me permet de travailler sur L-Med.

Parlons de L-Med. Comment vous est venue l’idée ?

De ma propre difficulté à me faire remplacer. Depuis cinq ans, je n’ai pas pu partir plus de dix jours en vacances. Véridique ! Trois semaines ? Quinze jours ? Impossible ! En plus, quand je pars, mon planning est plein à ras bord jusqu’à la dernière seconde. À mon retour, il se remplit immédiatement d’urgences et d’ajouts divers. En vingt-quatre heures, le bénéfice des vacances a disparu. Ce rythme effréné n’est pas tenable dans la durée.

Mes patientes elles-mêmes me le font remarquer : « Mais Salwa, quand est-ce que vous partez en vacances ? Il faut prendre soin de vous ! » Quand je leur réponds que je suis partie deux fois quatre jours, elles trouvent que ce n’est vraiment pas beaucoup. Elles s’inquiètent pour moi et je trouve que c’est très touchant. C’est une relation de soin réciproque : nous prenons soins d’elles et elles prennent soin de leur sage-femme.

Je me suis demandé parfois : comment font les autres ? Suis-je la seule ? J’ai lancé plusieurs questionnaires auprès de sages-femmes libérales, hospitalières, de jeunes diplômées et d’étudiants. Plus de 200 personnes ont répondu. Neuf sur dix disaient être intéressées par un outil susceptible d’améliorer l’organisation du libéral ou de faciliter le recrutement. La problématique dépassait donc largement mon cas personnel.


Titulaire d’un DIU Échographie gynécologique et obstétricale, Salwa Aziz exerce en cabinet
à Paris XIX, © Marion Léopold

Quelle réponse apporte concrètement la plateforme ?

L-Med met en relation les sages-femmes qui cherchent une mission, un remplacement, une collaboration ou une autre opportunité professionnelle, et celles et ceux qui recrutent : cabinets libéraux, centres de santé, CPTS et, à terme, établissements de santé. Les étudiants peuvent aussi chercher un stage en libéral. La plateforme couvre toute la France, DROM-COM compris. Elle est vraiment pensée pour notre métier, dans tout son spectre, avec ses différents champs d’exercice. Sur les sites généralistes, il manque souvent des informations essentielles. Ici, les critères ont été construits avec des sages-femmes, testés par elles puis améliorés à partir de leurs retours. C’est notre force : il n’y a rien de mieux qu’une sage-femme qui connaît le terrain pour imaginer un outil destiné aux sages-femmes.

« En libéral, il est difficile de ne pas crouler sous le travail. »

Les plateformes généralistes ne suffisaient donc pas ?

J’y avais moi-même déposé des annonces. On renseigne quelques informations, mais ce n’est pas assez spécifique, pas assez fin et, finalement, on ne trouve pas. Notre métier est très large : suivi de grossesse, gynécologie, échographie, préparation à la naissance, exercice hospitalier ou libéral… Peu de gens mesurent tout ce que fait une sage-femme. Il fallait un outil qui reprenne réellement nos compétences et nos conditions d’exercice. Je tenais aussi à ce que la plateforme ne soit pas conçue à distance du terrain. L-Med a été coconstruite avec des sages-femmes et continue d’évoluer en lien direct avec elles. Nous regardons ce qui fonctionne, ce qui bloque, le critère qui manque. C’est ce dialogue constant avec l’utilisatrice qui permet à l’outil d’être vraiment utile et de le rester.

Qui sont les professionnelles susceptibles de répondre aux offres ?

Il y a les futures diplômées à la recherche d’un poste, des sages-femmes hospitalières qui souhaitent tester le libéral ou diversifier leur exercice, et des libérales qui voudraient ponctuellement effectuer des vacations à l’hôpital. Certaines hospitalières me disent : « Pourquoi ne pas essayer quelques missions en libéral ? » Et l’inverse est vrai. L-Med peut rendre les parcours plus mobiles et ouvrir des opportunités qui ne se seraient pas présentées autrement. Une sage-femme peut très bien avoir une activité mixte et varier ses expériences.

« [Mes patientes] s’inquiètent pour moi et je trouve que c’est très touchant. »

Vous comparez le fonctionnement à celui d’une application de rencontre…

Oui, parce qu’il y a un « match ». Le recruteur dépose une annonce et renseigne des critères précis. La candidate crée son profil, indique ses compétences, ses disponibilités, sa localisation et ses souhaits. –
Un algorithme propose ensuite des correspondances. La candidate doit valider le « match » pour que le recruteur puisse accéder à ses informations. Les profils restent donc anonymisés jusqu’à ce que la mise en relation soit acceptée par la candidate.

Les filtres sont adaptés à la réalité des remplacements : type et durée de mission, activités pratiquées, territoire, mais aussi logement, voiture ou vélo disponibles, etc. Pour partir plusieurs mois dans un DROM, par exemple, ces éléments peuvent être décisifs. Une sage-femme de Guadeloupe a ainsi trouvé une remplaçante pour son congé–maternité, avec un logement et une voiture proposés. Ce n’était pas gagné d’avance, mais L-Med a réussi. 

Ces critères peuvent-ils aussi faciliter la mobilité vers les territoires en tension ?

Oui. Il y a une forte demande dans les DROM-COM, mais aussi dans certains départements métropolitains. Sur la plateforme, une carte est affichée et certains territoires apparaissent clairement en tension. Le Gers, par exemple, manque de professionnelles et de remplaçantes en ce moment. Mais même la proche banlieue parisienne est concernée. 

Vous parlez de « matching intelligent ». L-Med utilise-t-elle l’intelligence artificielle ?

Non, pas pour l’instant. Le matching repose sur un algorithme et sur des filtres définis des deux côtés. Beaucoup de personnes nous suggèrent d’ajouter de l’intelligence artificielle, peut-être un jour, mais ce n’était pas l’objectif de départ. Nous voulions d’abord des critères fins, nombreux et réellement sur mesure pour les sages-femmes.

Niveau sécurité, la professionnelle peut faire vérifier son identité et son statut, notamment par la connexion via Pro Santé Connect avec son e-CPS. La candidate et le recruteur peuvent aussi échanger directement par messagerie.


Les week-ends d’une entrepreneuse sont souvent pris par les congrès. © D.R.

Les utilisatrices sont-elles notées, à l’issue d’un remplacement, par exemple ? 

Non, nous n’avons pas voulu mettre de système de notation. Les sages-femmes interrogées n’en voulaient pas, et je les comprends.

Une mauvaise expérience ou un désaccord ponctuel ne doit pas poursuivre une professionnelle pendant des années. Le dialogue, le parcours, les expériences, les remplacements déjà effectués, etc. donnent déjà des repères sur la candidate. Et si une première mise en relation n’aboutit pas, le recruteur peut accéder à d’autres profils compatibles.

Les services de L-Med sont-ils payants ?

L’inscription et la recherche d’une mission sont gratuites pour les candidates. C’est le recruteur qui paie, lorsqu’il souhaite entrer en contact avec une sage-femme correspondant à ses critères. Le tarif dépend de la durée de la mission. Ce paiement au résultat répond directement à ce que les sages-femmes nous ont demandé : elles ne voulaient pas payer un abonnement sans savoir si elles trouveraient quelqu’un.

À titre personnel, je trouve ce modèle plus juste. Une sage-femme qui cherche une opportunité professionnelle n’a rien à régler. Et si une première mise en relation ne fonctionne pas, le recruteur peut poursuivre sa recherche parmi d’autres profils compatibles. Peut-être que le modèle évoluera, mais mon objectif n’est pas de faire payer les sages-femmes. Il faut surtout que l’outil soit accessible et qu’il y ait assez de flux pour que les mises en relation fonctionnent.

« Je me suis demandé parfois : comment font les autres ? Suis-je la seule ? »

Vous présentez L-Med comme un outil de santé publique, pourquoi ? 

Parce qu’une absence non remplacée a des conséquences sur la continuité des soins et sur l’accès des patientes à un suivi. Et une sage-femme épuisée est moins disponible, moins efficace : cela se ressent en consultation. Sur la durée, exercer sans pouvoir s’arrêter n’est pas viable, en libéral comme à l’hôpital. L’enjeu est de lutter contre l’épuisement des sages-femmes, afin qu’elles aient toujours envie d’exercer leur métier, et de fluidifier les recrutements dans les territoires en tension. L-Med est une solution d’organisation au service de la périnatalité. Elle doit permettre à des professionnelles de trouver une opportunité et aux structures de ne pas laisser des besoins sans réponse.

Les établissements de santé sont-ils des utilisateurs potentiels ?

Bien sûr. Les hôpitaux ont eux aussi du mal à recruter. Ils passent parfois par l’intérim, qui peut coûter très cher. L’idée est de leur donner accès à un autre vivier de sages-femmes, notamment pour des vacations : en consultation, en salle de naissance, dans différents services, voire pour un besoin urgent. Une libérale peut avoir envie de refaire ponctuellement une garde à l’hôpital, et vice-versa : une hospitalière peut vouloir découvrir le libéral. Il faut rendre ces mouvements plus simples.

Pourquoi ce nom, L-Med ?

Il vient bien sûr de « elle m’aide » : la sage-femme m’aide, la plateforme m’aide. Et « Med » rappelle que nous exerçons une profession médicale. J’ai cherché longtemps, le jour, la nuit. Un beau matin, je me suis réveillée avec cette idée : L-Med. J’ai trouvé que cela résumait bien le projet.

Vous avez conçu L-Med en à peine un an. Comment avez-vous mené ce projet ?

L’idée a pris forme au printemps 2025, le travail de développement a vraiment commencé à la rentrée, et la plateforme a été lancée le 11 mai 2026. J’ai avancé avec un développeur basé à Poitiers, spécialisé dans la santé et très sensible aux problématiques du terrain. Nous échangeons chaque jour, et cette confiance est essentielle : un vrai binôme !

Au moment où nous nous parlons, la plateforme compte 712 inscrits, soit plus de 150 annonces et environ 2 000 correspondances générées. Les Assises nationales des sages-femmes ont beaucoup contribué à faire connaître L-Med et lui ont donné de la visibilité sur les réseaux sociaux. Mais le lancement n’est qu’un début. Il faut continuer à en parler auprès des sages-femmes, des étudiants et des structures de santé, recueillir les retours et améliorer l’outil.

L’innovation est-elle facilement accueillie dans la profession ?

Pas toujours. Certaines sages-femmes adhèrent tout de suite ; d’autres attendent de voir si l’outil fonctionne et si leurs consœurs l’utilisent. Et puis la technologie peut provoquer de la méfiance : « Ah non, encore un robot, encore de l’intelligence artificielle… » Changer les habitudes n’est pas chose facile… Et puis certaines consœurs n’ont tout simplement pas le temps de regarder. 

Globalement, ce sont surtout de la curiosité et des encouragements que je reçois. Des sages-femmes qui ont elles-mêmes un projet se disent : « Peut-être que moi aussi, je peux essayer de développer quelque chose pour la profession. » Penser que mon aventure avec L-Med peut donner de l’élan à d’autres me fait très plaisir !

Salwa Aziz
© Marion Léopold

Quel est l’accueil du côté des organisations professionnelles ?

J’ai échangé avec les syndicats, l’ONSSF et l’UNSSF, avec l’URPS sages-femmes Île-de-France, l’ANESF et des associations de sages-femmes coordinatrices. Les retours et les signes d’ouverture ont été plutôt positifs, ce qui m’a rassurée. Pour fonctionner, un outil de ce type doit être connu et relayé par la profession.

À quoi ressemblent vos journées aujourd’hui ?

Je me lève vers 5 h 30 ou 6 h et je travaille déjà deux bonnes heures sur L-Med avant de recevoir mes patientes. Le soir, je m’y remets. Les week-ends sont souvent pris par les congrès, les déplacements et la communication. Il faut écrire aux sages-femmes, aux hôpitaux, demander des rendez-vous, relancer, relancer encore, relancer toujours. Ma vie, ce sont des relances ! Les gens disent : « Je vous envoie un mail », puis rien n’arrive ; alors il faut revenir une fois, deux fois, quinze fois. Franchement, je me lève L-Med, je mange L-Med, je fais du sport L-Med, je travaille L-Med, je dors L-Med, je rêve L-Med … Ça m’obsède !

Vous ne craquez jamais ? 

Pour tenir, j’ai besoin d’une bonne hygiène de vie : me coucher tôt, faire du sport et manger correctement. Je fais de l’électrostimulation trois fois une demi-heure par semaine : quand on manque de temps, c’est pratique, et le sport est un véritable exutoire. Le dimanche, je prépare tous mes déjeuners de la semaine. Sinon, quand mon planning explose et que je n’ai rien prévu, je n’ai même plus le temps de manger et j’avale n’importe quoi. Je le paie aussitôt en fatigue. Mais je suis motivée, je m’organise et je ne vais pas lâcher !


« Le dimanche, je prépare tous mes déjeuners de la semaine. »

Vous portez aussi financièrement le projet ?

Yep ! J’investis ma propre trésorerie. Les gens peuvent s’imaginer que je gagne plein d’argent. J’espère en gagner un jour, un peu, pourquoi pas ? Mais pour l’instant, avant d’en gagner, je dois financer le développement, la communication, les déplacements, les stands dans les congrès… Donc pour l’instant, j’y suis de ma poche.

Y a-t-il des moments de découragement ?

Bien sûr. Tout est difficile : trouver le bon développeur, créer l’entreprise, choisir les bonnes personnes pour la communication, chercher des financements — les dossiers de subventions, c’est d’un compliqué ! Il y a des baisses de moral, des moments où l’on se dit que l’on n’y arrivera peut-être jamais, que la montagne paraît insurmontable. C’est aussi pour cela que je tiens autant à mon hygiène de vie et au sport. Mais j’ai confiance dans le projet, je l’ai dans les tripes !

« L’électro­stimulation […], quand on manque de temps, c’est pratique, et le sport est un véritable exutoire. »

Vous êtes-vous sentie légitime comme entrepreneuse ?

Dans la profession, j’ai reçu beaucoup de retours positifs. Mais l’entrepreneuriat n’est pas toujours simple, surtout quand on est une femme. Je perçois parfois du doute chez certains interlocuteurs. Et l’aide ne vient pas spontanément. Il faut se rapprocher de collectifs de femmes et avancer malgré cela. Il est vrai que les sages-femmes entrepreneuses restent peu nombreuses. Moi, j’ai envie de montrer que c’est possible et qu’il faut soutenir celles qui essaient de bouger les choses.

La culture du soin empêche-t-elle parfois de penser l’entrepreneuriat ?

On nous apprend à être au service des autres, à prendre soin, mais pas du tout à entreprendre. Or nous pouvons aussi faire des choses qui soient bonnes pour nous et, en même temps, bonnes pour la profession. C’est pour cela que j’aime beaucoup la nouvelle génération : je la trouve ambitieuse, déterminée, innovante. Les étudiants ont envie d’agir !

L’argent reste également très tabou. Une sage-femme qui gagne bien sa vie peut être regardée de travers. Mais oui, on doit pouvoir développer une autre activité et être rémunérée pour ce travail. Un projet doit trouver un équilibre entre sa dimension humaine et sa viabilité économique. Sans croissance, L-Med ne pourra pas se développer ; sans sens, il perdrait son fil conducteur.

N’avez-vous pas peur qu’un jour, L-Med vous éloigne du métier de sage-femme ?

J’aime trop mon métier pour ça et je ne me vois pas faire autre chose. La force du projet, c’est justement que je vis le problème auquel il répond. Je connais cette pression et cette charge de travail. Mon objectif n’est pas d’arrêter d’être sage-femme, mais de me simplifier la vie ainsi que celles de mes consœurs. Le but étant que nous puissions continuer à exercer sans souffrir psychiquement et physiquement.

Salwa Aziz en congrès © D.R.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Nous travaillons sur une application mobile et sur une interface spécifique pour les établissements de santé. Ce sera un outil génial, avec un tableau de bord qui permettra aux établissements de proposer plusieurs gardes ou vacations, y compris pour des besoins urgents, et de suivre plus facilement leurs recrutements. Nous réfléchissons aussi à des partenariats avec les écoles pour les stages et, plus largement, à d’autres services utiles aux sages-femmes. Et puis je referai des questionnaires : je veux continuer à partir du terrain, des vrais besoins, pas décider seule de ce qui est utile ou non.

À quoi saurez-vous que L-Med a réussi ?

Aux messages de sages-femmes qui me diront : « J’ai trouvé une remplaçante, ma qualité de vie s’est améliorée, je peux continuer à exercer. » C’est cela, mon indicateur. Quand je vois qu’une professionnelle a trouvé une mission ou qu’un cabinet a trouvé sa remplaçante grâce à L-Med, je me dis : « Waouh, c’est énorme. » C’est gratifiant, même si je n’arrive pas encore à en profiter. J’ai trop la tête dans le guidon et je suis très exigeante avec moi-même. Je ne prends pas forcément le temps de me dire : « C’est chouette, ce que tu as fait. » J’espère que ce temps viendra.

Quel serait votre message de conclusion ? 

Je veux donner du courage à celles et ceux qui ont des idées pour la profession. Nous ne devons pas nous limiter ! On peut être sage-femme, entreprendre, innover et créer une communauté où l’on ne se sent pas seule. 

Si je devais résumer L-Med, par des mots-clés, je dirais : du cœur, du sens et de l’entraide.

Interview réalisée par Stéphane Cadé