Il existe plusieurs types de pathologies bucco-dentaires en population générale qui peuvent être aggravées chez la femme enceinte
Pathologies de la dent : destruction de l’émail et de la dentine
L’érosion dentaire : c’est l’usure de la surface de l’émail dentaire, qui est un processus pouvant être très rapide et irrémédiable, car l’émail ne peut pas repousser. Cela peut provoquer un changement de couleur de la dent et une hypersensibilité dentaire. L’érosion est liée à l’acidité de la cavité buccale (consommation d’aliments acides, modification salivaire, reflux gastrique…).
La carie dentaire : c’est la destruction de la dent (émail puis dentine), formant une cavité, due à des bactéries. C’est donc une maladie infectieuse d’évolution lente (la carie atteint la pulpe en deux ans environ, et peut évoluer ensuite selon divers facteurs), et réversible au premier stade : une carie peut être reminéralisée.
Pathologies parodontales (péri=autour, odonto=dent) : concernent les tissus de soutien autour de la dent (gencive, os de soutien de la dent)
La gingivite : c’est l’inflammation de la gencive. Ses symptômes : œdème, rougeur, saignements, sensibilité. Elle est due à l’accumulation de plaque bactérienne autour de la dent et peut être réversible. On estime que deux femmes enceintes sur trois sont sujettes à la gingivite.
La parodontite : c’est une complication de la gingivite malheureusement irréversible. Lorsque la gingivite n’est pas traitée, le processus inflammatoire atteint en profondeur l’os de soutien des dents, pouvant provoquer des déplacements dentaires, un abcès voire des pertes dentaires. Dans sa forme la plus sévère (10% des sujets), elle est un facteur de risques de complications durant la grossesse : prématurité, petit poids de naissance et prééclampsie selon une revue de la littérature (1), En France, une étude prospective a démontré un lien significatif entre parodontite généralisée et prématurité pour cause de prééclampsie (2).
Épulis de grossesse : c’est une tumeur bénigne de la gencive, elle peut être fibreuse, voire provoquer un déplacement des dents. Elle disparaît après la grossesse mais peut être éliminée par exérèse chirurgicale lorsqu’elle provoque une gêne esthétique ou fonctionnelle : le volume de la tumeur augmente le risque de biofilm bactérien sur la surface dentaire inaccessible au brossage.

En quoi la grossesse favorise-t-elle les pathologies bucco-dentaires ?
Les pathologies bucco-dentaires peuvent être aggravées chez la femme enceinte. Ceci est dû aux modifications de l’organisme inhérentes à l’état de grossesse :
Modifications du système immunitaire : état d’immunodépression augmentant le risque infectieux et le risque de complications liées aux infections.
Modifications hormonales : elles peuvent augmenter une inflammation des gencives et un risque accru de développement de maladies parodontales.
Modification salivaire : excès de salive, pH acide pouvant contribuer à l’aggravation d’une érosion dentaire.
Modification du système digestif : nausées, vomissements, reflux gastro-œsophagien provoquant érosion dentaire, caries, infections bucco-dentaires.
Adaptation du système cardiovasculaire : augmentation des saignements gingivaux.
Modification des habitudes de vie : grignotage, envie d’aliments sucrés ou acides, somnolence après le repas (impasse sur le brossage de dents).
Comment reconnaître la maladie parodontale pour pouvoir adresser vers un chirurgien-dentiste ?
La présence d’au moins un des signes suivants, visibles par un examen rapide, justifie l’adressage de la patiente vers un chirurgien-dentiste/parodontiste :
Dépôts de plaques dentaires blanchâtres au contact de la gencive, tartre. Le tartre peut être blanc (récent), ou plus coloré (marron, tartre sérique) ;
Halitose : mauvaise haleine. 90 % des cas d’halitose sont d’origine buccale et non intestinale ;
Inflammation gingivale +/- saignements provoqués par brossage ou spontanés (signe de gravité) rapportés par la patiente. La gingivorragie est donc un signe d’alerte devant amener à consulter ;
Déchaussement : rétraction gingivale le long de la racine dentaire, les dents paraissent plus longues. Cela signifie que l’os sous la gencive est détruit ;
Migration dentaire : déplacement spontané de dents par rapport à leur position initiale, cela forme des espaces, des « trous noirs » entre les dents ;
Mobilité dentaire : la dent bouge dans son alvéole, c’est un signe de gravité. L’os alvéolaire s’est réduit de moitié par rapport à la longueur de la racine.
Physiopathologie : comment une parodontite peut-elle provoquer une issue défavorable de la grossesse ?
Il a été bien établi que toute maladie infectieuse et inflammatoire peut provoquer des contractions utérines chez la femme enceinte et, par conséquent, un accouchement prématuré. Les maladies parodontales, à la fois infectieuses et inflammatoires, peuvent compliquer une grossesse par ces deux voies :
Voie directe : les bactéries de la cavité buccale et les endotoxines bactériennes diffusent dans le tissu conjonctif puis dans la circulation sanguine, via l’épithélium ulcéré de la gencive. C’est une dissémination hématogène qui va pouvoir atteindre le placenta ;
Voie indirecte : les médiateurs inflammatoires produits localement dans les tissus parodontaux (PGE2, TNF…), disséminés dans la circulation sanguine, peuvent stimuler la production par le foie de médiateurs inflammatoires (cytokines, interleukines IL-6, transferrine, macroglobulines…) et de protéines de phase aiguë (CRP) qui impactent à leur tour l’unité fœto-placentaire.
Des études expérimentales chez le rongeur ont permis de démontrer que des infections induites par des bactéries pathogènes parodontales (Prophyromonas gingivalis, Campylobacter rectus, Fusobacterium nucleatum) provoquaient des complications de grossesse : retard de croissance, malformations fœtales et augmentation des taux intra-amniotiques de cytokines (TNF, PG2).
Chez l’humain, à la suite de grossesses ayant eu des complications, des prélèvements de liquide amniotique et de placenta ont retrouvé des pathogènes parodontaux. Cette colonisation bactérienne, suivie de réactions inflammatoires, a eu pour effet d’altérer la structure placentaire provoquant les complications suivantes : malnutrition fœtale, retard de croissance intra-utérin, hypertension artérielle voire prééclampsie.
En 2010, un cas de mort fœtale in utero à 39SA+5j dans un contexte de chorioamniotite a été publié, alors que la grossesse s’était déroulée sans particularités, hormis des gingivorragies lors de la mastication et une infection respiratoire en fin de grossesse chez la mère. Lors des échographies, il avait été décelé une artère ombilicale unique dans le cordon.
L’autopsie de l’enfant n’a révélé aucune malformation mais ses poumons étaient congestionnés et infectés. Quant au placenta, de taille anormalement petite, son examen a permis de mettre en évidence une inflammation aiguë avec des foyers de nécrose dans la membrane. Les cultures bactériennes (prélèvement du placenta, des membranes, des poumons et de l’estomac de l’enfant) sont revenues positives au Fusobacterium nucleatum. À la suite de l’identification de cette bactérie chez l’enfant, des prélèvements buccaux ont été réalisés chez la mère : la même bactérie a été retrouvée dans le prélèvement de plaque dentaire sous-gingivale de la mère (non présente dans la plaque supra-gingivale, le vagin ou le rectum). La mère a probablement eu une gingivite sévère, mais aucun signe de parodontite n’a été rapporté.
La bactérie n’étant pas présente dans le vagin, l’hypothèse d’une infection ascendante est peu probable. Le Fusobacterium nucleatum a donc pu se disséminer par voie hématogène jusqu’à l’unité fœto-placentaire car le système immunitaire de la mère a été affaibli par l’infection respiratoire.
Le rendez-vous avec le chirurgien-dentiste
L’examen bucco-dentaire de dépistage
Depuis février 2024, l’examen bucco-dentaire proposé à toutes les femmes enceintes peut être réalisé à partir du premier jour du quatrième mois de grossesse, jusqu’au dernier jour du sixième mois après l’accouchement (versus douzième jour du post-partum auparavant). Cet examen est réalisé par un chirurgien-dentiste et pris en charge intégralement par l’Assurance Maladie sans avance de frais.
La prise en charge du chirurgien-dentiste en cas de pathologie bucco-dentaire
Durant la grossesse, il n’y a aucune contre-indication à réaliser des traitements dentaires, avec anesthésie locale.
Les clichés intrabuccaux et les panoramiques dentaires sont réalisables tout au long de la grossesse, dans le respect des mesures d’optimisation du cliché radiologique. Un tablier de plomb pour protéger le fœtus sera proposé à la patiente.
Premier trimestre : les soins urgents visant à traiter douleur ou infection doivent être réalisés. Tous les autres soins non urgents ou non nécessaires sont différés.
Deuxième et troisième trimestre : tous les soins sont possibles en respectant les précautions générales.
Afin de limiter le stress de la patiente enceinte, les séances seront courtes, la femme sera installée dans une position confortable et mise sous analgésie efficace avant le début des soins. Il faudra privilégier un anesthésique local traversant peu la barrière placentaire (privilégier l’articaïne et la lidocaïne, éviter la mépivacaïne).
Quels conseils pratiques donner aux patientes ?
L’élimination quotidienne de la plaque dentaire, par un brossage des dents correctement réalisé, peut permettre la réduction et/ou la résolution de l’inflammation gingivale en quelques jours. Lorsque cela n’est pas suffisant, le chirurgien-dentiste pourra réaliser un détartrage et/ou un surfaçage.
Le brossage correct des dents doit se faire deux fois par jour, pendant deux à trois minutes, avec une technique adaptée : à la fois douce et efficace, de la gencive vers la dent. Ce geste permet de masser la gencive qui va mieux répondre à l’agression bactérienne.
On utilisera une brosse à dents souple, manuelle ou électrique et des brossettes interdentaires.
Quel dentifrice utiliser ? Le docteur Colombier répond qu’il faut utiliser le dentifrice qui donne envie de se brosser les dents ! En effet, la molécule antiseptique contenue dans le dentifrice est beaucoup moins efficace que l’action mécanique, c’est le brossage qui fait principalement éliminer la plaque, donc il n’y a pas de recommandations particulières à ce sujet.
Quant au bain de bouche, lorsque la charge bactérienne est importante, on peut utiliser une solution à base de chlorhexidine 0.12%, utilisé sans dilution (pour une bonne concentration) deux fois par jour, pendant une à deux semaines maximum, car une plus longue durée d’utilisation perturberait l’écologie de la cavité buccale. Les bains de bouche se trouvent en vente libre sans ordonnance.
À cela s’ajoute une bonne hygiène de vie au quotidien : une alimentation équilibrée répartie sur trois à quatre repas, une activité physique régulière, une bonne gestion du stress et l’éviction de tabac et d’alcool.
Concernant l’enfant à naître, on peut déjà sensibiliser sa mère sur le nettoyage des premières dents avec une compresse, l’évitement de biberons sucrés « à volonté » dans le lit la nuit et le dispositif MT’Dents (depuis 2025, ce dispositif est proposé tous les ans entre 3 et 24 ans, versus tous les trois ans auparavant).
Anh-Chi Ton
Anh-Chi Ton est sage-femme libérale acupunctrice. Elle ne déclare aucun conflit d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique, industrielle ou agroalimentaire.
Sources bibliographiques :
https://www.sfpio.com/ https://www.cnsf.asso.fr/ https://www.ameli.fr
Ide M, Papapanou PN. Epidemiology of association between maternal periodontal disease and adverse pregnancy outcomes systematic review. Journal of periodontology. 2013;84(4 Suppl):S181-194.
Nabet C, Lelong N, Colombier ML, Sixou M, Musset AM, Goffinet F, et al. Maternal periodontitis and the causes of preterm birth: the case-control Epipap study. Journal of clinical periodontology. 2010;37(1):37-45
Han YW, Fardini Y, Chen C, Iacampo K, Peraino VA, Shamonki JM, Redline RW. Term stillbir th caused by oral Fusobacterium nucleatum. Obstetrics and Gynecology 2010 ; 115 :442-445
