Anna Roy est sage-femme libérale, autrice et chroniqueuse dans l’émission Les Maternelles. On peut actuellement l’écouter sur Radio France (ICI) dans le podcast Bouffées de chaleur. Pour Profession Sage-Femme, elle s’interroge sur les pistes qui permettent d’éviter le burn-out. Pas simple…
Est-ce possible de ne pas s’oublier quand on est sage-femme et femme ?
Franchement, c’est impossible ! On est un métier du care : on est des femmes qui s’occupent de femmes. On est des femmes qui ont elles-mêmes des problématiques de femmes où elles s’oublient elles-mêmes. La mécanique ne peut pas être pire.
C’est quoi le plus difficile pour une sage-femme libérale ou mixte ?
Je sais que ce n’est pas toujours pareil pour mes consœurs, mais je dirais la charge mentale. Alors, ce n’est pas du tout une façon d’infantiliser les femmes de dire ça, mais j’ai l’impression, avec mes patientes, que j’ai cinquante enfants. Et ce n’est pas parce que ce sont des enfants, pas du tout, mais c’est parce que ce sont cinquante sujets de préoccupation à part entière. On est beaucoup plus en lien, beaucoup plus proches de nos patientes. Et elles sont souvent dans des moments de grande vulnérabilité. Et donc, c’est très difficile, voire impossible, d’être dans la distance et dans le…
« je m’en fiche ». Et dans le « à la fin de ma consultation, c’est la fin de ma consultation ». Nos vies intimes sont vraiment percutées par notre exercice professionnel, parce qu’on a des messages à toute heure. On doit s’adapter, s’arranger tout le temps. C’est de la contorsion permanente.
Beaucoup de sages-femmes donnent leur 06. C’est très rare chez les autres soignants…
Au début de ma pratique, j’étais pleine de bonnes intentions et j’avais deux téléphones. Mais en fait, ça ne servait à rien, parce que de toute façon, je répondais tout le temps. Et donc je n’ai pas de numéro professionnel. Mon numéro perso est mon numéro professionnel, et donc c’est extrêmement compliqué. Compte tenu de la faiblesse de nos revenus, on n’a pas la possibilité d’avoir un secrétariat. Et du coup, on a aucun filtre entre nous et la masse de patients. Donc, c’est très très compliqué.
J’en suis à un point où je ne veux plus être en libéral. Je veux retourner à l’hôpital pour avoir des horaires de 8 h à 20 h, point final.
Peut-être que j’aurai changé d’avis dans trois mois, mais là, j’ai vraiment envie de ne faire plus que de l’hospitalier. Et pourtant, on sait que l’hospitalier, ce n’est pas non plus le Club Med !
Pouvez-vous nous donner des pistes sur comment se protéger quand on exerce ce métier ?
Je pense qu’il y a des sages-femmes qui y arrivent beaucoup mieux que d’autres. Je fais partie de celles qui n’y arrivent pas du tout. Donc je suis vraiment l’essence même du contre-exemple. J’ai quand même réussi, en prenant une psy qui m’apprend à mettre de la distance thérapeutique à la bonne place, et qui m’apprend à cloisonner, à dire qu’après 20 heures, c’est après 20 heures, que le samedi et le dimanche, c’est le samedi et le dimanche, sauf urgence, à monter un peu mes honoraires, etc. Mais en pratique, c’est très difficile. Sans la psy, je n’y arrive pas du tout. Et ce que je trouve dur, c’est qu’on n’a pas de supervision comme les psys ou comme d’autres professions de santé. On est aussi très très seules, nous, les sages-femmes. On prend en charge des cas, notamment psychologiques, qui sont vraiment lourds et difficiles. Et donc, on n’a ni médecine du travail ni même d’espace pour échanger entre sages-femmes, aussi parce qu’on n’a pas le temps. De dire « Oh là là, cette patiente, c’était ça, ça. J’ai merdé là. J’aurais pu mieux faire. C’est très dur de l’accompagner…». Enfin, de débriefer entre nous. Donc, franchement, non, je n’ai pas trouvé de solution miraculeuse. La solution miraculeuse, pour moi, c’est celle de partir du libéral.

© La Maison des Maternelles-France Télévisions

© La Maison des Maternelles-France Télévisions
Alors que beaucoup d’hospitalières disent qu’elles vont quitter l’hôpital pour se mettre en libéral histoire de retrouver un peu de liberté…
Moi, je suis partie de l’hôpital pour ça ! Si j’avais la possibilité de faire de l’échographie, peut-être que je m’en sortirais mieux. Mais je ne le fais pas. Donc, je suis un peu coincée. Tout ce qui est autour de la grossesse, du suivi de contraception, ce n’est pas très lucratif. Et c’est renforcé par le fait que je suis dans un grand centre urbain –Paris – avec des loyers pour les cabinets qui sont exorbitants. Mon rêve, si je fantasmais ma vie, ce serait de m’installer dans un petit village au sud de la France, dans le Lubéron, ou je ne sais pas où.
Et là, la pression financière du local serait moins forte. Alors peut-être, là, ce serait vraiment vivable. Est-ce un pur fantasme ? Je n’en sais rien du tout. Mais je pense que ça changerait déjà pas mal de choses.
Des chiffres récents sur l’épuisement professionnel des sages-femmes
SPS et Doctolib se sont associés pour faire un état des lieux sur le thème « Soignants libéraux : préserver la vocation, combattre l’épuisement » sous la forme d’une enquête nationale réalisée en mars 2025 auprès de 1 550 soignants libéraux, dont 144 sages-femmes. Parmi elles, 11 % ont déclaré un burn-out critique (Copenhagen Burnout Inventory de plus de 75/100). En ce qui concerne le déséquilibre vie professionnelle-privée, les sages-femmes étaient de loin les plus touchées (devant les médecins généralistes à « seulement » 49 %) : 67 % d’entre elles déclaraient se rendre souvent ou tout le temps disponibles pour leurs patientes, soit « une activité professionnelle empiétant sur la sphère privée de manière chronique » et de fait, la plus « exposée à la porosité entre rôles ». Dans le livre blanc de l’enquête, plusieurs témoignages de sages-femmes, dont celui d’Anna Roy : « Après six années d’études et avec les responsabilités qui pèsent sur nous […], ma rémunération de sage-femme n’est pas à la hauteur de mes compétences. Dans ma promotion, beaucoup ont arrêté d’exercer. »
Vous avez dit : « J’ai beaucoup souffert, mais je ne reviens pas les mains vides. 1»Avec quoi êtes-vous revenue ?
Je dis ça et en même temps, il n’y a pas plus merveilleuse profession au monde. J’ai eu la chance, le privilège, l’honneur, de rentrer chez les femmes, qu’elles m’ouvrent leurs portes. De pouvoir les aider parfois vraiment, d’avoir été la main tendue dont elles avaient besoin dans des moments, on le sait, toujours très délicats : les IVG, les fausses-couches, les grossesses, les post-partum, les ménopauses… Des moments qui sont cruciaux dans la vie des femmes. Et ça, c’est un privilège, un honneur. Elles m’ont tellement donné, tellement donné… Je les adore, mes patientes. C’est marrant, parce que mes patientes, elles sont constitutives de qui je suis. C’est grâce à elles que j’ai posé des choix dans ma vie, même personnels. Elles m’ont aidée, sans le savoir, à mieux vivre ma vie personnelle, sur l’éducation des enfants, sur les amoureux, sur plein de choses.

Bouffées de chaleur,
le podcast sur la ménopause
Donc, ce que vous rapportez, c’est le fruit de vos échanges avec vos patientes ?
Oui, c’est d’une richesse, mais c’est fou ! C’est à la fois la profession que je trouve la plus merveilleuse et en même temps, vraiment, je ne voudrais pas qu’un de mes enfants l’exerce, parce que c’est trop dur. Je pense que si l’on était beaucoup mieux payées, ce serait différent… J’ai un ami médecin très investi. Je lui demandais « Mais comment fais-tu ? ». Il m’a répondu : « Mais moi, Anna, je n’ai pas du tout le même salaire que toi. Je me fais des vacances de rêve. Je ne charge pas mes semaines. Et je ne fais pas de visite à domicile. » Effectivement, peut-être qu’avec un salaire qui serait différent, ce serait différent. Et puis, il n’y a pas d’évolution. Que vous soyez sage-femme libérale à 20 ans ou à 45, vous gagnez la même chose. Sauf que vous avez moins d’énergie. Pour ma part, j’ai toujours été sur le fil du rasoir. Je pense que je suis en pré-burn-out depuis déjà trois-quatre ans. Et je suis épuisée. Honnêtement, mon médecin, ça n’a rien de secret, il y a quinze jours, m’a dit : « Si je pouvais, je t’arrêterais trois mois. » Mais ce n’est pas possible.
Votre essai Énorme est le récit de votre descente aux enfers, vers une obésité sévère. C’est une maladie qui touche aussi les soignants, comme le surpoids. Vous, vous vous êtes soignée seule. Pouvez-vous nous confier votre retour d’expérience ?
Je me suis soignée complètement seule, c’est vrai. Mais si l’on souffre, il faut se faire aider. C’est ça que j’ai mis trop de temps à comprendre. Maintenant, j’ai un maillage de soins autour de moi, ce que je n’avais pas avant. C’est un grand progrès.
Être sage-femme, c’est souvent un tempérament très fier-à-bras, très volontaire. On ne se plaint pas. Pendant nos études, on a été calibrées, formatées pour être des couteaux suisses, de vraies militaires. C’est très compliqué de déconstruire ce qu’on a presque dans nos gènes. De dire « moi aussi, j’ai besoin d’aide, moi aussi, j’ai envie de pleurer dans les bras de quelqu’un », c’est très compliqué pour nous.
Notre métier nous abîme beaucoup. Il faut le raconter que ça nous abîme beaucoup. Pour s’en sortir, ce que j’ai découvert très récemment, c’est l’association SPS, que je recommande. Dans mon cas, c’était une psy du travail qui m’avait sorti la tête de l’eau, au tout départ.

Anna Roy, conférence sur le post-partum © Agence de Chartres
Dans ce livre, vous écrivez qu’il faudrait « comprendre comment donner aux autres sans se soustraire à soi-même ». En parlant avec vous, j’ai l’impression que vous êtes encore en train de chercher la réponse.
Complètement. Et puis, il y a aussi le fait que nos patientes, elles vivent des trucs tellement plus graves… Je sais qu’il ne faut pas faire de la gradation, mais on le fait quand même : c’est très compliqué de se prendre au sérieux. C’est un long apprentissage, c’est fou. Mais je pense qu’on a vraiment été conditionnées pendant nos études. Il faut que je me déconditionne. À mon époque, on était lâchées dans les stages à avoir des responsabilités qui étaient bien trop grandes pour les minous que nous étions. Ça me paraît lunaire, maintenant, quand je me dis ce que j’ai traversé quand j’avais 19 balais. Avec mes nièces, quand je vois ce que c’est que d’être quelqu’un de 19 ans, je me dis que c’est pas possible, c’est pas vrai, qu’on me réveille ! Et puis vraiment, des sages-femmes qui nous dressaient, littéralement. Mais avec aussi les avantages que ça a : je crois qu’on est toutes des super nanas. Il y a chez les sages-femmes quelque chose de dingue. Mais à quel prix pour nous ?
Vous mettez des mots sur ces souffrances. Dans le livre, vous parlez d’état de stress post-traumatique vicariant.
Ça vous a aidé à mettre ces mots sur ce que vous vivez dans votre profession ?
Ah oui, vraiment, je suis tellement désespérée de ne pas en avoir entendu parler avant. Quand j’ai découvert cette expression, j’ai fait bon sang, mais c’est bonsoir. Tout s’explique. Parce qu’on dit toujours tout ce qui ne tue pas rend plus fort. Mais en fait, non. Tout ce qui ne tue pas affaiblit encore et affaiblit de plus en plus. Et donc, vraiment comprendre que des prises en charge très douloureuses, très dures, très impliquantes, eh ben non, ça abîme notre santé mentale et ça la dégrade au fil des années, c’est essentiel.
Et le fait de ne pas être logées à la même enseigne que les dentistes et les médecins qui gagnent beaucoup mieux leurs vies, qui ont des conditions de logement qui n’ont à rien à voir avec les nôtres, alors qu’on a les mêmes responsabilités qu’eux, c’est très dur au bout d’un moment. Parce que, quand vous avez d’énormes responsabilités mais que vous êtes toujours payées comme rien, c’est très usant aussi, très usant…

Les visites à domicile sont très éprouvantes pour les sages-femmes. Comment on fait des visites à domicile qui ne mettent pas les sages-femmes dans le mal ?
Il faudrait doubler la cotation. C’est tout simplement ça. Et vu le service qu’on rend, et je le sais, puisque je fais ça depuis plus de dix ans, le nombre de passages aux urgences que j’ai évité, et des catastrophes sur des cicatrices, sur des dépressions, et j’en passe et des meilleures, le service rendu à la nation, ça mériterait vraiment qu’on double nos honoraires. Et ça ne coûterait rien à la Sécu, tellement le service rendu est énorme. Parce que ça fait des durées d’hospitalisation plus courtes, des femmes qui ne sont pas réhospitalisées, et donc vraiment, ça, ça me met sacrément en colère aussi. Pour les visites à domicile, je me suis amusée à faire le calcul ventilé sur l’année, je suis payée neuf euros net de l’heure. Ce n’est pas possible ! À partir du moment où j’ai fait ce calcul, j’ai fait OK, vas-y, arrête, ça suffit, arrête de t’abîmer la santé. Et pourtant, c’est ma passion ! J’ai essayé le cabinet, j’ai détesté. Donc je ne faisais que des visites à domicile, c’est ma passion, ça l’est toujours d’ailleurs. Mais neuf euros de l’heure, c’est pas possible !
Je paye ma baby–sitter quinze euros de l’heure en cash, c’est pas possible.
Vous vous exprimez parfois sur l’annonce du deuil périnatal par les sages-femmes. Comment on « deale » avec le post-traumatisme que ce type de situation apporte encore et encore, des années après ?
C’est pour moi le sujet le plus douloureux qui soit. J’ai tenté de coucher toutes mes histoires sur le papier et de publier. Si cela pouvait m’aider à dépasser ça ! Le deuil périnatal et les naissances sous X, la douleur des femmes qui accouchent sous X, ce sont deux choses qui me restent vraiment en travers de la gorge, et qui sont comme des boules douloureuses en moi. Eh bien, je ne sais pas comment on fait. J’ai fait de l’EMDR, ça a un peu marché quand même. Mais ce n’est pas évident, il y a tellement de situations, vous avez tellement d’événements dans votre vie de sage-femme, que c’est compliqué. L’EMDR m’a fait du bien, mais c’est pas encore idéal. Le fait de coucher ma douleur sur le papier m’a aidée, il faut être honnête. J’ai l’impression que ces histoires ne m’appartiennent plus totalement. Mais c’est très douloureux, très douloureux… Ce sont effectivement les annonces aux patientes, mais aussi le souvenir de ces bébés morts dans les bras, que j’ai bercés, accompagnés vers la mort. Qu’est-ce que ça fait mal ! Et ça fait d’autant plus mal qu’il y a un tabou, et que donc on ne peut pas parler de ça aux gens, à nos familles, à nos amis, à tout le monde, c’est impossible. Donc c’est une souffrance très solitaire. On est très très seules.

Portage du bébé : pourquoi et comment
© La Maison des Maternelles – France Télévisions
J’ai une question de la part de Leïla Jamin. C’est la porte-parole de l’Anesf. Elle demande quel est l’avenir pour les femmes si l’attractivité de la profession ne cesse de diminuer ?
C’est une excellente question. Peut-être que ça ira mieux dans six mois, mais je reste très inquiète.
J’ai été pleine d’espoir pendant trois-quatre ans, mais là, je sens qu’il y a une sorte de climat qui remonte, doucement mais sûrement, qui ne va pas dans le bon sens et qui va plutôt vers un dénigrement des femmes et donc des sages-femmes. Il y a un truc, au niveau mondial, qui est vraiment nauséabond. Et croire que la France sera la petite enclave gauloise qui résisterait à tout ça, c’est absolument faux. J’ai un sentiment, en France, qui est vraiment similaire. Je pense qu’on a juste un peu d’écart avec les États-Unis par exemple, mais je le sens assez fort. Dès que je parle des règles, enfin dès que je parle de sujets tabous, et je n’en parle pas non plus en des termes – je ne dis pas « chattes », des choses qui pourraient choquer et heurter la sensibilité des gens, je parle de trucs médicaux et factuels – j’ai quand même beaucoup de gens qui me menacent, et il y en a plus qu’avant. Pour les sages-femmes, on monte en puissance, mais… pas tant. On monte en puissance, ça, c’est vrai, mais les femmes en général… Je m’inquiète pour les femmes en général.

Photo : L’équipe des Maternelles XXL
© La Maison des Maternelles – France Télévisions
Certaines sages-femmes se disent aussi bridées par une certaine maltraitance administrative, est-ce votre cas ?
Rien que vous m’en parliez, je sens ma poitrine qui se serre. C’est pour vous dire le niveau. Mais la paperasse, l’Urssaf, la CARCDSF, les impôts, ça me fout dans un état d’angoisse et de stress, vous n’avez pas idée. C’est d’ailleurs pour ça, je pense, qu’il y a de plus en plus de sages-femmes qui bossent dans des centres de santé où tout est géré. Parce que c’est l’angoisse. Notre profession souffre des mêmes lourdeurs que celles dont se plaignent les chefs d’entreprise en France : le mille-feuille administratif est franchement délirant. Cela participe à nos taux de burn-out, qui sont bien chargés : 11 % de burn-out avec arrêt et diagnostic, mais quand on fait passer les grilles, c’est 50 %. Ce 11 % est vraiment à pondérer par le fait que les sages-femmes ne vont jamais se soigner.
De manière globale, qu’est-ce qui pourrait être amélioré ?
Aujourd’hui, ce qui me rend furax, c’est que, lors des discussions en commission et avec le ministère sur l’augmentation des effectifs de sages-femmes en maternité, ils avaient dit« mais on ne peut pas, Anna, augmenter les effectifs de sages-femmes dans les hôpitaux, puisque de toute façon, il n’y a pas assez de sages-femmes2 ».
Et l’on me répondait ça à chaque réunion.
Mais je me suis rendu compte que depuis un an, la plupart des diplômés, en tout cas en région, ne trouvent pas de taf. Donc en fait, ils m’ont pris pour une conne. Car là, on aurait vraiment la possibilité d’augmenter les effectifs dans les hôpitaux.
Aujourd’hui, on est en capacité. D’autant plus que le mouvement s’est inversé ! Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais il y a de plus en plus de sages-femmes qui veulent retourner à l’hosto.
De plus en plus de nouvelles diplômées ne veulent pas aller en libéral. Il y a vraiment beaucoup de sages-femmes qui veulent retourner à l’hôpital, c’est vraiment un mouvement de fond. Mais il n’y a pas de postes dans les hôpitaux. Ce sont les jeunes diplômées que j’ai rencontrées au Congrès national des sages-femmes libérales3, qui m’ont raconté ça. J’ai alors passé quelques coups de fil à des sages-femmes en région. Elles me disent : « Mais oui, Anna, c’est vrai. Même des super sages-femmes n’ont pas de taf. » Cela me met vachement en colère. Il va falloir que je réagisse là-dessus, parce qu’on peut augmenter les effectifs de sages-femmes, là, c’est le moment. Il n’y a pas assez de sages-femmes dans les salles d’accouchement, il faut revoir les décrets de 984 qui sont en place, vraiment. Et comme ça, les gens auront du boulot. Non, mais c’est quand même un peu lunaire. Six ans d’études pour être au chômage après, alors qu’il n’y a pas assez de gens dans les services et en libéral ! Et la charge mentale des sages-femmes en exercice, on y pense, à ça ? Par exemple, mes copines qui travaillent en maison de naissance. Moi, je me trouve sous l’eau, mais elles, je ne sais même pas comment elles font pour tenir. Même quand elles sont en binôme, pendant une semaine, vous êtes disponibles 24 h/24, 7 j/7 sur 7.
C’est lunaire, pour les salaires qu’elles ont.
Non, mais c’est un truc de fou. C’est pire que des bonnes sœurs. Bravo à elles, mais c’est scandaleux.
Mais alors, comment ne pas s’oublier ?
Déjà, considérer que ne pas s’oublier, c’est un sujet. Un conseil tout bête : un jour, je me suis posée sur une table, et j’ai noté tout ce que j’aimais et n’aimais pas dans ma profession et dans ma vie. Et j’ai vraiment mis en place des aménagements, sans rigoler. C’est une patiente qui m’avait confié ça, qui m’avait dit, « Anna, il faut mentir à votre mari et à votre travail, mais vous vous posez trois heures par semaine pour faire ce que vous voulez. » J’avais trouvé ça un peu farfelu, n’empêche que maintenant, je le fais. J’ai trois heures dans la semaine, et qui ne sont pas pour aller voir mon kiné, pour aller voir mon médecin. Non, trois heures où je fais vraiment ce qui me plaît. Et honnêtement, je rigole, mais ça, ça m’a changé la vie pour de vrai. Il y a une vraie amélioration depuis que je fais ça. C’est rien, mais, comme je mens, c’est un temps extraordinaire parce qu’il m’appartient complètement : personne n’attend de moi quelque chose à ce moment-là. C’est pas très moral, mais bon.
Vous avez dit que vous voudriez vous investir en politique à 45 ans, c’est toujours une idée ?
Oui, j’ai à fond envie d’aller en politique. Mais le problème, c’est que j’ai peur, parce qu’on parle de guerre. Donc, je ne sais pas ce qu’il en sera quand j’aurai 45 ans. Mais oui, je veux vraiment m’investir en politique, c’est une certitude. Parce qu’en fait, je passe ma vie à dézoomer, et la politique, c’est vraiment le dernier cran où l’on peut prendre soin d’une population. En tout cas, c’est comme ça que je vois la politique : être au service d’une population, en prendre soin. Les Français ont besoin qu’on prenne soin d’eux.
Interview réalisée par Juliette Prime
SPS, l’association Soins aux professionnels de la santé, à votre écoute

SPS met à disposition des soignants et des étudiants en santé un dispositif gratuit d’aide d’urgence et d’accompagnement psychologique.
Une plateforme d’écoute 24h/24 et 7j/7
Une équipe de plus de 120 psychologues cliniciens, formés aux risques psychosociaux, accompagne jour et nuit les soignants et les étudiants en santé, et oriente si besoin vers la prise en charge la plus adaptée.
- Citation tirée de l’ouvrage Énorme, d’Anna Roy, aux Éditions Larousse. ↩︎
- Anna avait lancé le hashtag #jesuismaltraitante en novembre 2020, un appel au gouvernement pour de meilleures conditions de travail dans les hôpitaux, qui avait été massivement relayé et suivi. ↩︎
- NDLR Congrès national de la sage-femme libérale (Cnsfl) de novembre 2025 à Troyes ↩︎
- Ce décret est venu fixer les effectifs des sages-femmes dans les établissements de santé en fonction de leur niveau. Sa révision était une des revendications des sages-femmes en 2021 lors du mouvement de grève après le Ségur de la santé, qui n’incluait pas les sages-femmes. ↩︎
