Hélène Saulnier, sage-femme, acupunctrice, hypnopraticienne

« Avec l’argent investi dans mes formations, j’aurais pu m’acheter une maison »

Portrait Hélène Saulnier C D.R.

Pourquoi sage-femme ?

À 7 ans, je suis tombée sur une revue Parents – je l’ai toujours (Cf. photo page 11) – où l’on voyait une naissance. À l’époque, les photos étaient moins timorées qu’aujourd’hui, on montrait des images très concrètes. On voyait ce qu’on appelle « le grand couronnement », ce moment où la tête du bébé sort et dilate complètement le périnée. Là ou plein d’autres petites filles auraient dit « beurk », j’ai dit : « C’est ça que je veux faire ! » Cette fascination ne m’a jamais quittée. Encore aujourd’hui, à chaque naissance, à chaque « couronnement », c’est une émotion très particulière. C’est comme si je perdais ma technicité, ou plutôt comme si je la dépassais. Un autre espace s’ouvre à moi, à chaque fois. 


Dans le magazine Parents, décembre 1971, ces images du « grand couronnement » révèlent très tôt sa vocation à Hélène.

Comment avez-vous vécu vos études à l’école de sages-femmes ?

Tout conspirait pour que je devienne sage-femme. Ou peut-être ai-je simplement été chanceuse ! J’ai eu le concours directement, dans ma ville, à Nantes. J’ai commencé l’école en 1989. Une brochure trouvée dans un centre d’orientation disait : « Sage-femme : se taire pour apprendre ! » Ça parait curieux aujourd’hui, mais ça me correspondait bien. J’étais un bon petit soldat, éduquée très tôt à l’abnégation.
J’ai vu des copines sages-femmes se rebeller pendant leur cursus, face aux rigidités, contre la façon dont nous étions traitées… Moi ça m’allait, je ne connaissais pas autre chose. J’ai fait mes quatre ans sans difficulté, à un incident près : en salle d’accouchement, un duo de sages-femmes terrorisait les étudiantes. Leur réputation était épouvantable, pour rien au monde il ne fallait tomber sur elles. Quand j’ai su que ma première garde serait avec ce duo, j’en ai fait un zona. Je n’ai pas pu aller en salle d’accouchement avec elles. Mon corps m’a sauvé. À part ce hic de démarrage, j’ai apprécié mes études. J’ai surtout rencontré des sages-femmes extraordinaires, dont une qui a été mon mentor, mon soleil (Bénédicte), toujours dans la douceur et la bienveillance. Je me suis focalisée sur ces -personnes-là. 

Après l’école, vous avez travaillé vingt-deux ans en maternité

Oui. D’abord à Nantes, puis à Quimper, puis en Corse, puis en Suisse et en Afrique, à Lannion et à Rennes. J’ai toujours eu soif d’aventure. Sage-femme est un métier qui permet d’aller partout dans le monde, parce que les femmes accouchent partout de la même manière, bien sûr, quelles que soient leur langue, leur culture, leur couleur de peau. Très tôt, j’ai associé sage-femme et voyage, l’idée était très ancrée en moi.

Parlez-nous de vos années suisses

Ce pays m’attirait pour plusieurs raisons : la montagne, la neige, le ski, bien sûr. Mais aussi parce que je savais que l’obstétrique y était plus physiologique, moins systématiquement médicalisée. C’est devenu ce que j’appelle une « ressource », dans mon jargon d’hypnothérapeute. Dans mes séances d’hypnose, je pose souvent cette question à mes patientes : « Quels sont les meilleurs moments de votre vie ou les meilleures périodes de votre vie ? » C’est ça une « ressource », un souvenir dans lequel on va chercher la force et la sérénité, dont on a besoin ici et maintenant. Ces dix années en Suisse jouent ce rôle-là pour moi. C’est l’une des très belles périodes de ma vie. 


« Mes années suisses » © D. R.

À l’hôpital d’Aigle, en Suisse romande, près du Lac et de Montreux, j’ai découvert une obstétrique bien plus ouverte que celle que j’avais connue jusque là. En France, à l’époque, on accouchait souvent avec une péridurale très dosée, suivie d’un forceps. En Suisse, je découvrais des femmes qui accouchaient avec ou sans péridurale, dans l’eau, accroupies, suspendues, sur la petite chaise Maya, des femmes qui disposaient de beaucoup plus de liberté. C’était vraiment une très belle obstétrique. Il faut dire qu’il y avait beaucoup de moyens dans cette maternité, tout semblait possible. La péridurale déambulatoire était déjà là.
Malgré son coût élevé, les femmes y avaient accès si elles le désiraient. C’est une autre culture de la physiologie, là-bas, qui m’a profondément marquée. Quelque chose de plus germanique sans doute. Par exemple, il y avait et il y a toujours un très fort taux d’allaitement, en Suisse, beaucoup plus élevé que chez nous. En plus, c’est assez intéressant d’être sage-femme en Suisse, parce que là-bas au moins, on gagne à peu près décemment sa vie. J’ai aussi aimé leur mode de vie, à la fois très cadré, très propre, très ordonné, mais aussi très en contact avec la nature, avec la montagne, avec une forme d’essentiel. Et comment oublier la gentillesse chez les gens ? 


Portrait d’Hélène Saulnier : « Mes années suisses » © D.R.

Et voici que l’Afrique surgit sur votre parcours !

Pendant mes années suisses, je gagnais enfin correctement ma vie, ce qui m’a permis de partir comme bénévole. D’abord au Cameroun, pendant trois mois, dans une maternité à Bafoussam. Puis, plus tard, au Niger. L’Afrique a été une autre école, beaucoup plus rude, mais extrêmement forte. Au Cameroun, les femmes m’ont éblouie. J’adore les femmes africaines, elles sont joyeuses et plaintives à la fois. C’est des : « j’ai mal à la tête » des « j’ai mal au ventre », des « ça va, ça va » des « je suis fatiguée ». La minute d’après elles rient et dansent en bougeant leur bassin. Elles ont une vitalité incroyable. En revanche, ce n’était pas une belle obstétrique. J’ai vécu trois décès maternels en trois mois, c’était extrêmement dur. Il y avait aussi des trucs bizarres. Ils sont branchés sorcellerie, au Cameroun. Si une femme meurt en couches, c’est forcément que quelqu’un lui a jeté un sort. Effrayant. 


Portrait d’Hélène Saulnier : 
« Mes années camerounaises » © D. R.

En Afrique, j’ai aussi vu ce que peut être un sens clinique extraordinairement affûté, quand on n’a pas d’outils techniques. Je me souviens d’une aide-soignante qui regardait les femmes à l’accueil des urgences. La voilà qui crie : « Vite, vite, il faut appeler le gynéco. Elle fait une grossesse extra–utérine rompue. » Pas d’échographe, pas de machine, un coup d’œil sur la dame et elle avait compris.
On appelait le gynéco et, effectivement, elle avait une grossesse extra-utérine rompue. J’ai beaucoup appris auprès de ces gens-là et je me suis beaucoup investie en retour. Pour aider la maternité de Bafoussam, j’ai monté une association avec un gynéco. Nous avons même réalisé un film pour récolter des fonds.

Plus tard, j’ai vécu une autre expérience au Niger. J’étais partie comme sage-femme bénévole, mais les mamans des environs accouchaient dans leur village sous la tente, avec des matrones. Du coup, j’ai fait peu d’accouchements là-bas. En revanche j’ai appris à fabriquer des farines de renutrition, j’ai vacciné à la pelle. Je partais sur une petite moto avec un infirmier et nous faisions du rabattage dans la brousse. Les femmes surgissaient du désert, leur bébé dans le dos. Nous pesions les enfants, nous leur donnions des farines, je les vaccinais, etc. Une expérience enrichissante pour moi C’est un autre monde, vraiment. 

Je me souviens du jour où un bébé a été abandonné à la porte de la maternité. Une sage-femme qui était considérée comme une vieille fille (à 28 ans, elle n’était pas mariée), est devenue mère dans la journée. Une signature sur un bout de papier et le bébé était à elle. En 12 heures c’était réglé. Le matin « vieille fille », le soir maman. Elle est rentrée chez elle s’occuper de son bébé. Quand je revenais d’Afrique, je reprenais mon poste de sage-femme à la maternité de l’Aigle. Le contraste était saisissant. 


Portrait d’Hélène Saulnier : 
« Mes années camerounaises » © D. R.

L’acupuncture était-elle déjà là, en Suisse ?

L’acupuncture est arrivée très tôt. J’ai été diplômée sage-femme en 1993 et, dès 1995, j’ai commencé à étudier la médecine traditionnelle chinoise. Elle me passionne depuis. À mes yeux, c’est un don du ciel, un trésor de connaissances sur la vie qui circule en nous, sur la façon de la comprendre, de lever les barrières quand il y en a, de lui donner une autre direction, etc. De façon générale, je suis attirée par ce que j’appelle le « non-manifesté » : ce qu’on ne voit pas, ce qu’on ne touche pas directement, mais qui circule, qui agit, qui relie. Quand je vous dis que je perds ma technicité face à la naissance…
C’est la même chose avec la médecine chinoise.

Portrait d’Hélène Saulnier : 
« Mes années chinoises » © D. R.

Je suis attirée par ce qui dépasse le visible, par le Qi de la médecine chinoise. J’ai commencé une formation de base de trois ans, puis j’ai continué à Paris, puis en Chine, puis pendant quinze ans avec un enseignant de l’école Chu Zhen. Je n’ai jamais arrêté, je me suis formée inlassablement.

Portrait d’Hélène Saulnier : 
« Mes années chinoises » © D. R.

J’ai souvent dit en plaisantant qu’avec l’argent investi dans mes formations, j’aurais pu m’acheter une maison. Et pourtant, plus ça va, moins j’ai l’impression de savoir de choses. J’ai eu la chance de pouvoir pratiquer l’acupuncture dans plusieurs maternités, en salle de naissance, notamment à Lannion, où l’on m’avait choisie pour cela. C’était d’une immense richesse.

Le Qi

Notion fondamentale en médecine traditionnelle chinoise, le Qi est souvent traduit par « énergie vitale ».

Après la Suisse, vous revenez à Rennes et vous vous lancez en libérale ?

J’ai d’abord travaillé dans une grande clinique de Rennes, où nous faisions plus de 3 000 naissances par an. Nous étions une centaine de sages-femmes, c’est beaucoup, mais c’était un modèle d’intelligence collective. Les compétences de chacune et de chacun étaient valorisées. Si vous étiez douée en acupuncture, on vous donnait de la place pour cela. Si vous étiez forte en échographie, en préparation à la naissance, on vous sollicitait sur ces terrains-là. L’encadrement utilisait les dons de chacun pour développer des services. Au final, l’offre était riche et constituait une belle vitrine pour la maternité. Ils m’ont fait venir pour relancer le service d’acupuncture, c’était super ! Malheureusement, la maternité ne m’offrait que trois à quatre gardes par mois et j’étais obligée d’aller faire de l’intérim jusqu’à Angoulême. C’était éreintant. 

Lorsqu’on m’a proposé un remplacement en libéral à Nantes, j’y suis allée convaincue que cela ne me plairait pas En fait, j’ai beaucoup aimé. J’ai ensuite collaboré avec une sage-femme rennaise, Isabelle Bar, une référence pour l’accouchement à domicile. Isabelle avait besoin de quelqu’un pour les demandes plus ordinaires, type prise en charge de grossesse, rééducation périnéale, etc.
C’était très chouette, j’appréciais beaucoup ses retours d’expérience d’accouchements à domicile, c’était passionnant. Après ce temps d’apprentissage, j’ai ouvert mon propre cabinet libéral près de Rennes et j’ai cumulé libéral et maternité pendant huit ans.
J’avais tout le volet accompagnement des femmes dans mon cabinet et la technicité que j’aime en salle d’accouchement. J’aime aussi l’ambiance très particulière des nuits de maternité, où l’on travaille intensément pendant douze heures, pendant que la ville dort. La nuit d’après, c’est un peu plus cool, on trouve le temps de rire, même de danser parfois. J’ai adoré ça. Mais j’étais fatiguée de ne jamais être le soir dans mon lit. J’ai fait le choix d’arrêter la maternité et de me consacrer intégralement au libéral.

Ça fait peur de quitter la salle de naissance ?

Bien sûr. J’avais peur que les naissances me manquent, les nuits de garde, les couronnements. Et c’est là que l’hypnose est entrée dans ma vie. Avant même de quitter la maternité, j’étais en formation longue en hypnose. Cela a rendu la transition beaucoup plus douce. Je me suis dit que l’accouchement physique, matériel, avait son pendant psycho-émotionnel. Accompagner une femme à mettre un enfant au monde, oui, mais aussi l’accompagner à se mettre elle-même au monde autrement, à traverser le mieux possible la maternité, la parentalité, ses peurs, ses vulnérabilités, ses transformations. Cela m’a passionnée et me passionne encore.

Qu’est-ce qui vous attire dans l’hypnose ?

J’y retrouve ce que j’appelle le « non-manifesté ». En médecine chinoise on travaille à la fois sur le corps, l’esprit, on travaille sur les organes, on travaille sur l’esprit. Pour les Chinois, l’esprit devrait être ce qui gouverne notre vie, en fait. Par exemple, il y a un esprit dans notre cœur qu’on appelle le Shen et c’est lui qui devrait gouverner notre vie. Il y a donc vraiment quelque chose au-delà du corporel qui va être du domaine psychospirituel, on pourrait dire. Les Chinois l’appellent l’âme éthérée. C’est en cela que l’hypnose m’a beaucoup attirée, car elle touche le monde de la conscience imaginaire, de ce qu’on ne voit pas mais qui pourtant transforme profondément le vécu.
Je me suis formée sans arrêt : sexualité, thérapie stratégique, archétypes, corps et hypnose, trauma. J’ai même voulu aller plus loin dans une dimension plus spirituelle, plus symbolique.
C’est ce qui m’a conduite au Mexique, auprès de Teresa Robles, une grande figure de l’hypnose ericksonienne mexicaine. J’ai fait un master pendant six mois, tout en espagnol, oh que c’était difficile ! J’en ai été chamboulée émotionnellement. Mais je me suis accrochée. 

Ensuite, l’institut Émergences, à Rennes, m’a donné la possibilité d’être formatrice et de créer des ateliers. En 2018, j’ai monté une filière hypnose, maternité et gynécologie. J’ai donné beaucoup d’ateliers, j’en donne encore. J’ai fait de la formation intra–hospitalière pour promouvoir l’hypnose. J’ai pu partager ce que j’avais appris de mes pairs et de toutes mes expériences en Suisse, en Afrique, au Mexique, etc. Mes ateliers portent sur l’accouchement vu comme passage initiatique, ou bien sur les trésors et les habiletés de la féminité. C’est d’ailleurs ce qu’on va coanimer au congrès Émergence de 2026 à Saint-Malo avec Clémence Malroux, sage-femme, et Edwige Lebreil, qui est infirmière anesthésiste. Et on va faire un atelier de trois heures sur « Ode à la féminité ».

Quelques mots sur « Ode à la féminité » ? 

C’est un thème que j’aime beaucoup, la féminité, les composantes du féminin, la fluidité. J’aime parler de l’utérus comme d’un creuset alchimique pour créer un autre être, et aussi pour s’autocréer. C’est inspiré de la médecine taoïste, cette médecine traditionnelle chinoise qui me fascine tant. J’ai animé également des ateliers sur les vulnérabilités que la grossesse réveille, sur l’endométriose. Un atelier intitulé L’Utérus, Éponge à mémoires, abordait les mémoires et les fantômes dans nos utérus.

Comment travaillez-vous l’hypnose en périnatalité ?

La première séance est essentielle, simplement pour définir un objectif commun avec la patiente ou le couple. Est-ce qu’il s’agit de se préparer à l’accouchement ? De travailler une anxiété liée au fait de devenir mère ? Une peur d’un geste médical ? Une problématique ancienne réveillée par la grossesse ? Cette première séance sert à repérer les lignes de force et les zones de vulnérabilité. Je regarde autant que j’écoute. Une femme peut vous dire que son post-partum s’est très bien passé, alors que son visage vous raconte autre chose. Un froncement de sourcil, une crispation, une émotion qui passe peuvent démentir ce que dit la bouche : tout cela compte énormément. C’est pour cela que j’aime être pleinement présente à la patiente, sans être absorbée par un écran. Parce que notre travail de professionnels de santé, c’est de repérer ça. Une fois l’objectif défini, on va pouvoir démarrer des séances plus formelles.

Certaines consistent à préparer la femme à un geste qui lui fait peur, par exemple la pose d’une péridurale. Je fais en sorte que, le moment venu, elle puisse se mettre en auto-hypnose, se protéger, entrer dans sa bulle. Certaines séances sont axées sur l’accompagnement thérapeutique, lorsque des blessures anciennes, parfois infantiles, sont réveillées par la grossesse ou l’accouchement. D’autres encore permettent de mobiliser un lieu ressource, souvenir d’une expérience agréable, dans laquelle la femme pourra revenir le jour de l’accouchement. Si elle me décrit qu’elle est en train de nager dans la Méditerranée, je l’accompagne dans la sensorialité de ce moment. Son corps reste ici, bien sûr, mais son esprit est là-bas. Elle va sentir jusque dans son corps la sensation d’être en train de nager, au milieu des petits poissons. Mon travail, c’est de faire en sorte qu’elle voie toujours les petits poissons, qu’elle sente la température agréable de l’eau, l’onde à travers cette eau salée.

J’ai aussi accompagné des femmes à entrer en lien avec leur bébé, à imaginer un cordon de communication entre elle et lui. L’une d’elle demandait à son bébé tout le temps : « Quand est-ce que tu viens ? » Et le bébé dans son ventre répondait : « Bientôt. » Quand est-ce que tu viens ? « Bientôt. » Quand est-ce que tu viens ? « Bientôt. » Jusqu’au jour où il a dit : « J’arrive. » Et elle a accouché le soir même. Je sais bien qu’un tel récit n’entre pas dans le champ de la preuve scientifique classique, mais je trouve que c’est une belle histoire. Peut-être justement parce que la preuve en est impossible.

Entre 2020 et 2025, j’ai suivi une formation complémentaire intitulée Ego State Therapy, la « thérapie des états du moi » et des processus traumatiques. J’ai accompagné de nombreuses femmes avec des traumas d’attachement, de violences sexuelles, de blessures obstétricales. C’est passionnant, mais cela prend énormément d’énergie. Quand on travaille avec le trauma, on travaille aussi avec son énergie sombre… C’était trop. 

Que s’est-il passé ?

En 2023, une hernie discale m’a arrêtée pendant six mois. Mon médecin m’a dit : « Votre corps a lâché juste avant votre mental ». C’était très juste. J’étais complètement épuisée, je travaillais, je rentrais et je me couchais. Ma vie se résumait à ça. Je me souviens d’une scène absurde. Un jour, une patiente épuisée me dit, pendant une séance au cabinet : « Il faut que je me couche. » J’ai dit : « Moi aussi. » On s’est presque battues pour le lit. Là, je me suis dit : « ce n’est vraiment plus possible ». Six mois d’arrêt de travail consécutifs à cette hernie discale m’ont laissé le temps de réfléchir.

Pourquoi avoir choisi de vous installer au Lavandou ?

J’ai ressenti un très fort besoin de changer de vie, de ralentir, d’arrêter la course à l’échalote. J’avais rendu visite à des amis au Lavandou, j’avais très envie d’habiter au bord de la mer. Il y avait aussi une raison très concrète : j’ai passé dix ans de ma vie en Suisse, années qui ne comptent pas dans mon parcours de retraite en France. Je sais déjà que je travaillerai longtemps, jusqu’à 67 ans. Alors autant essayer de vivre ces années de manière plus douce, plus belle. Tout s’est aligné à nouveau : j’ai trouvé un cabinet face à la mer. J’ouvre la porte et je vois la grande bleue. La rééducation périnéale, la statique pelvienne, je la fais sur la plage avec mes patientes. C’est une qualité de vie extraordinaire, un autre rapport au soin aussi.


Vue du cabinet d’Hélène Saulnier : « Mes années Lavandou » © D. R.

Qu’est-ce qui vous pèse aujourd’hui dans l’exercice libéral ?

Franchement, on est sous-payées en libéral. Que l’on ait trois mois d’expérience ou trente-trois ans comme moi, la cotation est la même. C’est extrêmement décourageant.
J’ai énormément investi dans ma formation, j’ai trente-trois ans de métier, et pourtant je me verse environ 1 500 euros par mois. Quand on est en arrêt maladie, c’est encore pire. Pendant mes six mois d’arrêt de travail, j’ai dû louer une chambre chez moi, vendre des fringues sur Vinted, vous voyez le tableau… Les prévoyances coûtent de plus en plus cher, elles augmentent constamment, les charges, c’est pareil ! Cette précarité financière me pèse. Pendant longtemps, je ne m’en souciais pas. Je m’en fichais, je partais comme bénévole en Afrique, ça me procurait énormément de bonheur, c’est tout ce qui comptait. Aujourd’hui, je n’ai plus cette insouciance, je suis devenue sensible au sujet. Je voudrais pouvoir travailler sereinement, être disponible pour mes patientes, sans être préoccupée en me disant : « Comment je vais faire pour payer mon loyer ? » Ces questions affectent ma disponibilité psychique. Et surtout, c’est parfaitement scandaleux que nous ayons des cotations aussi faibles et que notre ancienneté ne soit absolument pas reconnue. 

Je ne veux pas faire du dépassement d’honoraires sur les actes classiques. J’en fais sur mes séances d’hypnose et d’acupuncture. Je n’ai pas le choix, puisqu’en hypnose je prends facilement une heure à une heure trente par patiente, et en acupuncture je prends aussi une heure quinze. L’acte d’acupuncture, c’est 18 euros brut. 18 euros brut pour une heure quinze, c’est juste pas possible. Donc là, je n’ai pas de scrupules à le faire. Beaucoup de collègues ont sauté le pas et pratiquent des dépassements d’honoraires sur tous leurs actes, moi je m’y refuse encore.

Je pense que le problème est en partie lié à la valeur que l’on se donne. J’ai été élevée dans « Se taire pour apprendre », alors, demander de l’argent, valoriser mon travail, ce n’est pas chose aisée pour moi. Je ne veux pas devenir entrepreneur au sens caricatural du terme, mais j’aimerais pouvoir vivre correctement de mon métier, vivre ma vie sereinement.

Qu’est-ce que les femmes vous ont appris tout au long de votre parcours ?

Énormément. Leur façon d’être, leurs histoires, leurs blessures, leur vulnérabilité, leur résilience… Les femmes arrivent souvent moins masquées que les hommes. Elles montrent plus facilement leurs failles, leurs doutes, leurs contradictions.
Cela crée un espace de vérité très fort, dans lequel j’ai appris toute ma vie. J’ai aussi vu des femmes traverser des traumas terribles et continuer, protéger leurs enfants, avancer. Elles sont une source inépuisable d’enseignement. J’aime beaucoup les femmes, à bien des égards, elles sont extraordinaires.

Et les hommes ?

J’aime voir évoluer les pères. J’ai longtemps eu sous les yeux des hommes dans le contrôle, voire dans une présence patriarcale, très sûre d’elle-même, disant à la femme ce qu’elle devait faire, parfois même la reprenant en salle de naissance. J’ai l’impression que ça change.

Moi qui ai beaucoup dansé le tango argentin, je compare souvent la parentalité à cela. La femme déploie le mouvement, la beauté, la souplesse, la puissance créatrice. La danseuse fait des ganchos, des figures magnifiques, elle est dans la souplesse, la fluidité, elle a des jolies robes, des jolis bijoux, des paillettes, des chaussures extraordinaires. Mais elle ne peut pas faire ça si elle n’a pas son danseur, un partenaire qui soit là comme un pilier. L’homme n’a pas besoin de faire beaucoup de choses, on le voit moins que la danseuse, mais son rôle est d’être là, dans sa juste présence. La femme va pouvoir tourner dans sa féminité et déployer sa puissance autour de ce pilier. Je trouve cela magnifique quand cela se produit.

Votre message à une jeune sage-femme ? 

Je lui dirai qu’être sage-femme, c’est exercer un métier passionnant, profondément utile, au cœur de la vie des femmes. Un métier à mille facettes, comme un diamant. Être sage-femme, c’est accompagner les femmes dans le dépistage, la prévention, la gynécologie, leur sexualité, leur maternité, tous les espaces de leur vie. C’est extraordinaire.

Ceci dit, après trente ans d’exercice, je constate que notre profession manque toujours de reconnaissance, notamment sur le plan financier, et qu’elle occupe une place encore trop fragile dans le paysage de la santé.

Alors, à une jeune sage-femme, le message serait celui-ci : « Prends soin des femmes, oui — c’est l’essence même de ce métier — mais ne t’oublie pas. Prends soin de toi aussi. »

Interview réalisée par Stéphane Cadé