Addiction au tramadol pendant la grossesse 

Une addiction au tramadol peut s’installer facilement. Elle débute presque toujours par une prescription à visée antalgique en médecine générale et concerne toutes les couches de la société. En périnatalité, les questions de dépendance à cet opioïde inquiètent les femmes enceintes et impliquent des risques pour la grossesse et le nouveau-né.

Addiction au tramadol pendant la grossesse © Getty Images

Tramadol, définition et risques  

Les opioïdes tels que le tramadol connaissent la plus forte progression d’usage de substances psychoactives dans le monde depuis quinze ans. Ils ont débarqué en France de manière préoccupante, même si cela n’a pas eu la même ampleur qu’aux États-Unis. 

Le tramadol est un opioïde faible de niveau 2, dérivé synthétique de la codéine. Noradrénergique et sérotoninergique, il inhibe le recaptage des neurotransmetteurs, provoquant une perception de la douleur altérée. Il est l’antalgique opioïde le plus consommé en France (+68 % entre 2006 et 2017), majoritairement par des femmes. Son mésusage peut entraîner dépendance, abus et overdose. 

Selon un rapport du Sénat de 20251, 12 millions de Français se sont vu prescrire des médicaments opioïdes antalgiques (MOA), principalement par des médecins généralistes. Or, 47 % des usagers de tramadol éprouvent des difficultés à arrêter leur traitement et le nombre de décès liés à l’usage d’opioïdes prescrits, hors usagers à risque, s’est accru de 20 % entre 2018 et 2022.

Tramadol pendant la grossesse

En cours de grossesse, le sevrage brutal d’opioïde est contre-indiqué. Il convient donc de dépister les usages d’opioïdes, de les évaluer, de proposer des orientations adaptées, d’anticiper la surveillance d’un syndrome de sevrage du nouveau-né et son soutien par ses parents. Il faudra donc une prise en charge pluridisciplinaire. 

Nous vous présentons ici trois types de situations différentes avec leur proposition de prise en charge. Le point clé choisi pour l’évaluation est une échelle en cinq points, le POMI-5, à remplir avec la patiente.

Mme Ahaa est enceinte de son troisième enfant (9 SA). Elle suit un traitement par tramadol de 150 mg/jour depuis 4 ans pour des douleurs associées à une fibromyalgie et une cholangite biliaire. Lors de sa dernière grossesse, elle est restée sous tramadol et le bébé a fait un syndrome de sevrage, ce qu’elle a très mal vécu. Pour cette grossesse, elle voudrait arrêter pour éviter cela. 

La sage-femme lui soumet le questionnaire POMI-52, afin de dépister chez elle un trouble éventuel de l’usage d’antalgiques. Sur l’échelle de repérage, si le score POMI < à 2, la piste du mésusage est écartée.

C’est le cas de Mme Ahaa, qui ne prend jamais de tramadol pour une autre raison que ses douleurs et ne dépasse pas ses prescriptions. 

On l’oriente donc vers ce qui est préconisé en l’absence d’addiction identifiée : l’avis d’un algologue ou du médecin qui suit sa pathologie. Il va lui prescrire un relais par Laroxyl, avec un calendrier d’arrêt du tramadol progressif (réduction de 50 mg/semaine), en restant attentif aux signes de sevrage3.
Suivie et encouragée par la sage-femme, elle arrive à arrêter complètement l’opioïde à 12 SA, et poursuit sa grossesse sous Laroxyl. 

L’accouchement se passe bien. Mme Ahaa est contente de ne pas vivre le sevrage du bébé comme pour son premier : elle a enfin trouvé un traitement et une alternative à ce tramadol qui lui collait à la peau depuis quatre ans. 

Mme Bée prend du tramadol depuis cinq ans. Heureuse d’être enceinte de son premier enfant à 23 ans, elle vient consulter à cinq mois de grossesse. Elle a commencé la prise après une opération des dents de sagesse, puis pour des douleurs lombaires et des infections urinaires.
Cela l’aide à moins ressentir de choses négatives : elle se sent plus sociale avec le tramadol. 

Jusqu’à ce qu’elle découvre sa grossesse à 7 SA, elle prenait 10-12 cps de 100 mg/jour, en commandant des ordonnances falsifiées sur Internet, alors que son médecin ne lui prescrivait que 400 mg. Désormais, elle essaie d’arrêter, mais échoue.
Elle y arrive pendant deux jours et retombe, oscillant entre 400 et 800 mg. Le mois dernier, elle s’est effondrée dans le tram suite à une prise importante ; les pompiers l’ont amenée aux urgences. Elle a fait une crise d’épilepsie à cause de ses prises importantes de tramadol. Elle a eu très peur et demande de l’aide pour arrêter. Elle doit être rapidement prise en charge, car quand on arrête et reprend la consommation comme elle le fait, il y a un risque d’overdose (source de nombreux décès aux États-Unis). 

Son score POMI=5 (le maximum). La sage-femme diagnostique un mésusage et procède à une orientation vers l’addictologue. Elle le rencontre à 25 SA. 

Il reprend son anamnèse, puis l’informe de l’existence de deux médicaments de substitution aux opioïdes (MSO) en France. En première ligne est proposée la buprénorphine (agoniste partiel, sans risque d’overdose), ou la méthadone (risque d’overdose), délivrées sur ordonnance sécurisée (avec un dosage progressif jusqu’à l’obtention d’une dose de confort et un suivi en CSAPA4). 

Après information complète de la patiente et prise en compte de ses antécédents, le médecin addictologue, en concertation avec elle, opte pour la première option : une initialisation d’orobupré, dès les premiers signes de sevrage (environ 8 à 48 heures après la dernière prise de tramadol), avec une augmentation progressive en fonction des signes cliniques de la future maman. Mme Bée était à 400-800 mg de tramadol, l’équivalent visé en orobupré sera de 4 mg. 

À 32 SA, il est constaté qu’elle a réussi à être stabilisée à ce dosage. Elle se sent bien. L’échographie est normale et la patiente désire allaiter. Une consultation pédiatrique anténatale est organisée pour mieux informer la patiente.

On organise alors la prise en charge de l’enfant à naître avec les pédiatres afin d’anticiper un éventuel syndrome de sevrage à l’orobupré et de préparer les parents au soutien de leur enfant. 

La prise en charge leur est expliquée avec hospitalisation du nouveau-né en unité type Kangourou, observation des signes cliniques5, mise en place de soins de confort et de développement du bébé, accompagnement des parents, et éventuel traitement pharmacologique en fonction de la gravité du syndrome, si syndrome il y a. L’allaitement est possible, voire encouragé en cas de traitement maternel par la buprénorphine, la quantité ingérée par le nourrisson étant très faible. 

Mme Céhé, 26 ans, prend jusqu’à 400 mg/jour de tramadol depuis quatre ans, suite à une sleeve. Elle vient consulter à 24 SA, car elle est toujours à 300 mg/jour (elle n’a pas réussi à limiter davantage sa consommation depuis la découverte de sa grossesse). La prescription est faite par son médecin généraliste qui l’aide à réduire. Consciente de son addiction, elle est très stressée, elle vomit beaucoup et souhaite arrêter. 

Ses antécédents : abus dans l’enfance, crises de boulimie à l’adolescence et un IMC à 38 à 20 ans.

Son score POMI=4. Elle est donc adressée au médecin addictologue qui lui propose un MSO qu’elle décline. Le tramadol est donc poursuivi. 

Le bébé né eutrophe, et la maman veut allaiter.   

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Quand la mère est encore sous tramadol, les recommandations du CRAT sont les suivantes au vu des données disponibles : dans les quatre premiers jours qui suivent l’accouchement, son utilisation par voie orale est possible chez une femme qui allaite6.
Au-delà de cette période, on préférera utiliser un autre antalgique ou traitement. Mme Céhé poursuivant sa consommation de tramadol, l’allaitement lui sera donc déconseillé.

Conclusions 

Les protocoles permettant d’éviter, de soulager ou de faire disparaître le syndrome de sevrage du nouveau-né sont variés et complexes ; nous ne les développons pas ici. Ils méritent d’être explorés plus en avant. 

Aux États-Unis, la crise des opioïdes a provoqué la mort par overdose d’environ 80 000 personnes rien qu’en 2023. C’est dix fois plus qu’en 19997. Et un enfant y naît toutes les 25 minutes avec un SS. 

En France, l’ANSM a constaté une augmentation des décès de 1,3 à 3,2 pour un million d’habitants entre 2000 et 2015 induits par la consommation de MOA prescrits, soit quatre morts par semaine. Un chiffre préoccupant.
Mais aux États-Unis, on dénombrait 115 morts par jour en 20168

En 2022, l’HAS a sorti un guide de recommandation de bonne pratique9, avec une fiche dédiée « Spécificités concernant la femme enceinte ou allaitante ».

Il est à noter que les données du CRAT publiées chez les femmes enceintes exposées au tramadol au premier trimestre de grossesse sont très nombreuses et aucun effet malformatif particulier attribuable à ce médicament n’est retenu à ce jour. 

En prévention, il s’agira d’éviter les prescriptions pour les personnes à risque de mésusage et/ou d’addiction et d’interroger toutes les femmes enceintes sur leurs consommations d’antalgiques. 

Enfin, depuis mars 2025, la mise en place de la prescription du tramadol sur ordonnance sécurisée avec une durée maximale de prescription fixée à douze semaines permet de limiter les mésusages. 

« Mais les patients qui mésusent de façon classique, qui sont les patients que je vois le plus, trouvent tout un tas de stratagèmes pour continuer à acheter des ordonnances sur Internet. Il faut donc que l’on reste vigilant », avertit Corinne Chanal.

Rédaction : Corinne Chanal et Juliette Prime

Corinne Chanal est sage-femme, présidente du GEGA


Corinne Chanal occupe un poste de coordination “grossesse et addiction” attaché à l’Elsa (équipe de liaison et de soutien en addictologie) du CHU de Montpellier et basé à la ­maternité Arnaud-de-Villeneuve du CHU de Montpellier. Les femmes enceintes qui consomment des substances psychoactives peuvent lui être adressées dès le début de leur grossesse, en consultation ou pendant leur hospitalisation. Le rôle est d’organiser une prise en charge pluridisciplinaire intra et extra hospitalière autour de ces femmes, de coordonner ce travail en réseau, préparer les hospitalisations, de soutenir les patientes et les équipes pendant toute sa durée, et de préparer la sortie de la mère et de l’enfant. 

Le GEGA

Le GEGA – Groupe d’étude grossesse et addictions – est un groupe pluridisciplinaire indépendant de réflexion et de partage d’expérience autour de la prise en charge des femmes enceintes abusant de substances psychoactives et de leurs enfants. Leur but est de « promouvoir, parmi les professionnels médico-­psychosociaux confrontés au problème de l’abus de substances psychoactives pendant la grossesse et dans les familles, des actions de recherche, d’amélioration des protocoles de prise en charge, d’enseignement, d’information et de coordination en réseau des intervenants »

Adhérer au Gega

Co-contributrice : Emmanuelle Peyret, psychiatre addictologue, hôpital Robert-Debré, Paris

  1. Sur des données de 2024 ↩︎
  2. Delage et al, 2022, Can J Anesth ↩︎
  3. Dans cette optique, on peut tout à fait avoir recours à l’échelle SOWS (échelle subjective du sevrage d’opiacés) du centre hospitalier de l’Université de Montréal (Service de médecine des toxicomanies). ↩︎
  4. Centres de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie ↩︎
  5. Scores de Finnegan et Finnegan simplifié et/ou Score de Lipsitz ↩︎
  6. Dans les quatre jours qui suivent l’accouchement, le passage dans le lait du tramadol et de son métabolite actif est faible, aucun événement particulier n’a été observé chez les enfants allaités. ↩︎
  7. Source : U.S Centers For Disease Control and Prevention, « Understanding the Opioid Overdose Epidemic », June 9, 2025 ↩︎
  8. Source : Rapport ANSM, Février 2019 : “État des lieux de la consommation des antalgiques opioïdes et leurs usages problématiques” (étude comparative) ↩︎
  9. Argumentaire “Bon usage des médicaments opioïdes : antalgie, prévention et prise en charge du trouble de l’usage et des surdoses”, 10 mars 2022 ↩︎