
Quand on vous demande votre métier, que répondez-vous : sage-femme, Gestalt-thérapeute, formatrice, entrepreneuse ?
De cœur, fondamentalement, je suis sage-femme. Quand je suis arrivée à l’école, Miss Humbert accueillait chacune d’entre nous. On avait toutes 18 ans, des gamines. Devant chaque nouvelle promotion, elle disait : « Attention, mesdemoiselles, plus tard, vous n’exercerez pas un métier de sage-femme : vous allez DEVENIR sage-femme, dans tout votre être. Et vous le serez pour toute la vie. » Puis elle ajoutait : « Faites toujours honneur à ce métier ! » Ces mots-là, je ne les ai jamais oubliés. Sage-femme je suis et je reste, dans tout mon être. Il y a bien sûr, tout ce que j’ai vécu, tout ce sur quoi je me suis formée. Mais quand on me demande mon métier, je réponds directement « sage-femme ».
Qu’est-ce qui vous y a conduite ?
Je voulais travailler dans le « prendre soin ». J’ai tenté médecine, une première année, mais les études me semblaient interminables et je n’avais qu’une envie : quitter le nid familial. Les études de sage-femme ne duraient alors que trois ans ! C’était un bon timing. Je suis sortie de l’école en 1983… Plus fondamentalement, je pense qu’on ne vient pas à ce métier par hasard. Moi, je crois que je voulais connaître le « secret de la naissance ». Comment on fait un bébé, dans sa tête, dans son cœur, dans sa vie. Comment vient-il s’y s’inscrire, ce bébé-là ? Pourquoi ici et maintenant ? C’est tout ça qui m’intéressait. Et puis…
“ Vous n’exercerez pas un métier de sage-femme : vous allez
Miss Humbert, enseignante
DEVENIR sages-femmes, dans tout votre être ! ”
Et puis ? Il y a autre chose ?
Oui… Il y avait aussi un secret autour de ma propre naissance. Je l’ai toujours senti. Dans certains silences, certaines incohérences, des choses qui ne se disaient pas. Je savais sans savoir. Un jour, beaucoup plus tard, il y a eu un test ADN. Une enveloppe envoyée au Canada, suivie d’une réponse qui a fait tomber une partie du secret. Mais cette histoire ne m’appartient pas tout à fait : elle touche aussi à l’histoire d’autres que moi. Alors je m’arrêterai là. Mais il s’est passé quelque chose d’étrange : c’est là que j’ai arrêté de mettre des bébés au monde. Je suis allée vers autre chose : la psychologie, la thérapie, la formation… Avec le recul, je me dis que ce « secret de la naissance » que j’avais tant cherché pendant toutes ces années, était peut-être simplement le secret de ma naissance à moi. Je cherchais quelque chose dont j’ignorais le nom. Je crois que quelque chose s’est déplacé en moi à ce moment-là. Pendant longtemps, je m’étais raconté que j’étais « l’enfant dont on parle ». Peu à peu, j’ai pu me raconter comme « l’enfant de l’amour ». Le travail en thérapie m’a beaucoup aidée à faire ce passage-là.
Revenons à vos débuts de sage-femme…
Je suis allée travailler à Toulon dans une petite maternité où il y avait neuf accouchements par mois. L’équipe se réduisait à une sage-femme… de garde pour 24 heures. Pas d’infirmière, pas de médecin sur place, pas d’anesthésiste. Il fallait être folle pour aller travailler là, ou peut-être juste inconsciente. J’avais 23 ans, j’y suis allée ! C’est là-bas que je me suis dit : « Je n’ai que trois personnes pour m’aider dans cette salle d’accouchement : la femme, son conjoint et le bébé. Je dois créer les conditions pour que la femme reste en état de physiologie. » Car sans médecin sur place, il fallait impérativement apprendre à écouter, à observer, à percevoir tous les signes que cette femme envoyait. Le conjoint devenait un véritable partenaire. A chaque naissance, j’ai eu l’impression que, tous ensemble, on se mettait au monde, en même temps que le bébé. J’ai travaillé quatre ans comme ça. J’ai affronté certaines situations de pathologies importantes, des hémorragies, des moments de grande tension. Mais nous avons traversé… Ces années ont surtout forgé en moi une confiance inébranlable… envers les parents, envers la physiologie, envers la coopération de chacun.
“ Je n’ai que trois personnes pour m’aider dans cette salle d’accouchement : la femme, le bébé et le conjoint ”

Quels signes essayez-vous de repérer ?
Pendant cette période, j’ai tenté de déceler tout ce qui pouvait influencer le bon déroulement de la grossesse. Je voyais parfois des femmes comme occupées ailleurs, alors qu’elles étaient en train d’accoucher. Qu’est-ce qui les perturbait à ce point ? Qu’est-ce qui venait interférer ? Des problèmes financiers, la solitude, un conflit avec leur mère… Je parlais beaucoup avec les couples. J’en suis venue à m’intéresser à ce paysage psycho-émotionnel qui venait prendre de la place et déranger la physiologie. Ensuite, j’ai fait de l’intérim, d’une maternité à l’autre. À Marseille j’ai travaillé dans une grosse maternité : là, c’était neuf accouchements par nuit ! Dans ces établissements, je faisais 24 heures et je repartais. Je n’avais que des tout petits bouts d’histoire… Et puis à un moment, j’ai eu envie d’avoir l’histoire complète… Je suis rentrée en Lorraine et je me suis installée en libéral. A partir de là, j’ai rencontré des couples dès le troisième mois de grossesse. J’étais présente pour eux à l’accouchement grâce à un accès en plateau technique. Ensuite, l’allaitement, la rééducation périnéale… Un accompagnement de quinze années, durant lesquelles femmes, couples et bébés m’ont énormément appris.
“ Je m’intéressais à cet état psychoémotionnel qui venait prendre de la place et déranger la physiologie. ”
Votre confiance dans la physiologie ne vous a pas éloignée de la technique ?
Pas du tout. La technologie sauve des vies ! Ma petite–fille est née à six mois. Sans la technologie, elle n’aurait pas survécu. Mon but n’est pas d’opposer la physiologie à la technique. C’est de chercher comment les apposer, les réconcilier. La technique doit pouvoir sécuriser sans déposséder … À force de vouloir protéger les femmes, on a parfois fait beaucoup de choses à leur place. Et puis, une fois le bébé né, on le leur met dans les bras en disant : « Maintenant, à vous de jouer ! » Mais comment se sentir soudain capable, confiante si, juste avant, on n’a pas été pleinement actrice de ce qui nous arrivait ? Il y a là quelque chose à repenser.

L’« instinct maternel » ne prend-il pas le relais ?
Une maman s’entend dire parfois : « Quand votre bébé pleurera, vous saurez. » Pour ma part, quand mon bébé pleurait, je ne savais rien du tout. J’essayais quinze trucs, jusqu’à ce qu’il y en ait un qui marche. Une maman ne sait pas tout. La vraie question, selon moi, c’est : Comment cette femme va-t-elle aller chercher « sa puissance » pour traverser la maternité ?

⋅
La cartographie Urkind®, outil créé par Nathalie Piquée
Pourquoi la Gestalt ?
Je cherchais une façon de transmettre ce que je ressentais. Les médecins et les sages-femmes échangent leurs intuitions, leurs impressions dans les couloirs. Ils disent : « Je ne la sens pas, cette patiente-là. Fais gaffe ! » Ou bien : « Ne laisse pas partir l’anesthésiste. » Qu’ont-ils vu ou perçu ? Que veulent-ils vraiment dire ? Comment mettre en mots leur intuition et dépasser le : « Je ne la sens pas. » Comment donner une forme à leur sensation. Une forme « entendable » par le système obstétrical traditionnel. C’est cela que permet la Gestalt thérapie, trouver des phrases, des mots justes, sans travestir la sensation initiale. Je me forme en Gestalt depuis quinze ans. Cela m’a appris l’humilité… Souvent, quand on connaît l’histoire d’une personne, on a tendance à projeter : « Si j’avais vécu ça, j’aurais besoin de ça. » Or, il ne faut pas. Ce n’est pas parce que l’on connaît l’histoire de quelqu’un que l’on connaît ses besoins. Ils sont très variables d’une personne à l’autre. En tant que sage-femme, par exemple, on rencontre des personnes qui ont vécu des abus. Certaines ont fait dix ans de thérapie et vont bien.
Chez d’autres, c’est resté brûlant comme au premier jour. Deux femmes avec des histoires similaires n’ont pas forcément des besoins similaires. Ce qui est important pour moi, c’est le besoin d’une patiente ici maintenant, plus que son histoire elle-même.
“ La technique doit pouvoir sécuriser sans déposséder. ”
En thérapie, vous insistez sur la responsabilité
Souvent on me dit : « Si je suis comme ça, c’est à cause de… » L’histoire de chacun doit être entendue et respectée. Et on prend le temps qu’il faut pour le faire. Mais, à un moment, on avance : « D’accord, il y a beaucoup de choses dans votre sac à dos. Mais maintenant, avec ce sac à dos-là, qu’est-ce que vous allez faire ? Rester assise à en faire indéfiniment l’inventaire ? Ou le mettre sur vos épaules et gravir votre Everest ?» Et pour gravir l’Everest, je sais qu’il faut de l’énergie. Alors Je ne vais pas seulement chercher ce qui va mal. Je vais chercher ce qui va bien, ce qui tient encore, ce que la personne sait faire, et l’aider à prendre appui dessus. C’est ça que les personnes viennent chercher.
“ Tout ça, c’est dans ton sac à dos. Mais avec ton sac à dos, tu fais quoi ? […] tu le mets sur tes épaules et tu te fais l’Everest ?”
Vous accompagnez beaucoup de femmes en dépression du post-partum ?
Les sages-femmes m’ont identifiée, je crois, comme une sage-femme en santé mentale, avec une vraie « patte » autour de la dépression du post-partum. Il y a une phrase que j’aime beaucoup : « Ce n’est pas la douleur qui épuise l’être, c’est l’absence de regard sur ce qui subsiste encore du vivant. » Parfois, c’est très peu. Mais ce très peu peut devenir un point d’appui. Cela peut être simplement : « Le biberon, vous l’avez donné. » Ce n’est pas anodin pour une femme qui, ce matin–là, pensait ne plus être capable de rien. Je m’appuie toujours sur des choses objectives, réelles, factuelles. Pas question de positiver artificiellement. Quelquefois, le seul élément dont je dispose, c’est qu’elle est arrivée à l’heure au rendez-vous. Alors je m’en saisis. L’idée est qu’elle commence à identifier elle-même les ressources qu’elle a mobilisées. Puis on fait un tout petit pas de plus : « Ce que vous avez réussi aujourd’hui, est-ce que vous pourriez vous en servir demain pour aller, par exemple, à votre rendez-vous chez le dentiste ? » Je crois en elles et elles le sentent. Leur effondrement ne m’effraie pas. Je peux rester là avec elles sans chercher à le remplir trop vite. C’est sans doute aussi lié à mon histoire : très tôt, j’ai appris à tenir face au vide de ma propre mère.
“ Ce qui épuise l’être, c’est l’absence de regard sur ce qui subsiste encore du vivant. ”

Pourquoi parlez-vous du « vide » de votre mère ?
Je suis née d’une maman en grave dépression du post-partum. À mon arrivée au monde, elle était complètement effondrée. Son bébé — en l’occurrence moi — lui a, je crois, redonné le goût de vivre.
Mon job a été de la tenir debout pour trouver un endroit où m’appuyer. Alors, forcément, quand je dis que le vide de ces femmes ne me fait pas peur, cela résonne avec mon histoire. J’ai probablement appris très tôt, bien avant de pouvoir le comprendre ou le penser, à rester là face à l’effondrement maternel. Et puis, des années plus tard, j’en ai fait un métier : remettre les mères debout. Un métier que j’ai peut-être appris tout bébé, viscéralement, avant de le construire intellectuellement.
Concrètement, comment êtes-vous présente auprès de ces femmes ?
Il s’agit de contenir l’explosion psychique. Ces femmes ont besoin de sentir que quelque chose tient autour d’elles, pendant qu’elles-mêmes ne tiennent plus très bien. En plus des rendez-vous, je propose parfois un échange quotidien par SMS. Attention, il ne s’agit pas de thérapie par SMS : elles m’envoient simplement un message de ce qu’elles vivent entre deux rendez-vous : « J’ai donné trois tétées cette nuit. » Je réponds brièvement. L’essentiel, c’est qu’elles sachent que je suis là. En somme, je joue un rôle de « contenant »… Je prends une précaution. Nous avons un code : « Si vous sentez que c’est trop, que vous vous noyez, vous m’appelez au secours, immédiatement. À ce moment-là, on passe à l’action, vous venez ou c’est moi qui viens. » Vient le moment où elles oublient de m’envoyer le SMS quotidien : c’est que ça va mieux. L’important est d’être là pour écoper et colmater la coque du bateau. Et ce tous les jours ! Jusqu’à ce que le bateau puisse de nouveau flotter tout seul.
Vous parlez également du bébé à sa mère, et de la mère à son bébé…
Il est rare qu’une mère arrive en disant : « Je fais une dépression du post-partum. » Elle dit plutôt : « Mon bébé ne mange pas, ne dort pas, pleure tout le temps. » Alors, je prends le bébé, je soutiens bien sa tête et ses fesses, je le mets face à moi et je cherche son regard. Je peux lui dire: « Tu t’en es donné du mal pour m’emmener ta mère. Maintenant, détends-toi, je prends soin d’elle. » Puis je lui raconte ce que vit sa maman. On écrit beaucoup que le bébé comprend mot à mot tout ce qu’on lui dit. Je n’en suis pas certaine. Mais il entend ma voix, il voit que je regarde sa mère, il entend sa mère qui me répond. Quelque chose, insensiblement, se remet en place. À la mère, je dis : « Je crois qu’il vous attend. Prenez votre temps, votre bébé n’est pas seul, il y a un papa, une nounou, une grand-mère. » Et je dis au bébé : « Ta maman arrive, laisse-lui un peu de temps. » Les sages-femmes savent bien regarder un bébé, le laisser boire dans leur regard. Mais un autre bébé est assoiffé : la mère, qui n’est qu’un ancien nouveau-né. Tous les deux ont besoin de cette nourriture. Vient un moment où la mère et son bébé tentent de petits regards l’un vers l’autre. Là, ça y est, on est sur le début de quelque chose de réparateur.

© Droits réservés
D’où vient ce mot, Urkind ?
En allemand, « Ur », c’est l’origine, et « Kind », l’enfant : l’enfant originaire. C’est un mot que m’a confié le Dr Jean-Marie Delassus, auprès de qui je me suis formée en maternologie. Il travaillait beaucoup autour de la dépression du post-partum et de cette naissance psychique qui se joue entre une mère et son bébé, au-delà de la naissance biologique. Il appelait « Urkind » cet espace originaire qui s’échange entre une mère et son nouveau-né. Ce mot m’a immédiatement parlé. Au bout d’un an de formation, je lui ai demandé si je pouvais le reprendre et le défendre. Il m’a répondu : « Je vous confie l’Urkind, faites-le grandir. » C’est ce que j’ai essayé de faire depuis.
Vous dites qu’Urkind est une école de pensée. Vous pouvez préciser ?
Urkind n’est pas seulement un outil. C’est une manière de penser et de déplacer notre regard de professionnel. Nous sommes très bien formés à repérer ce qui ne va pas : « symptômes, diagnostic, traitement ». C’est indispensable. Mais Urkind va plus loin. C’est un changement de paradigme qui peut bousculer nos habitudes. Par exemple, une des lois fondamentales d’Urkind dit : « La naissance ouvre un instant de vulnérabilité où tout peut être rejoué. » Considérer que la vulnérabilité ouvre cette possibilité, de tout rejouer, c’est intéressant, non ? Une occasion unique dans l’existence ? … Par ailleurs, face à l’urgence de quelqu’un qui est en train de se noyer, en pleine dépression du post-partum, la seule chose à faire est de lancer les bouées de sauvetage. Le tout est de savoir repérer cette personne. La cartographie Urkind est conçue pour ça.

La légende de l’Urkind, récit poétique fondateur,
par Nathalie Piquée
Un drame est à l’origine de cette cartographie, n’est-ce pas ?
Il y a quelques années, une femme est venue me voir juste avant Noël. Je partais en vacances le soir même, j’étais épuisée. D’habitude, en consultation, je notais plein de petites choses : ce que sa présence me faisait vivre, mon ressenti. Je notais aussi des éléments de langage non verbal : « Elle baisse les yeux quand elle parle de sa maman », par exemple. Si je n’étais pas tranquille, je prévenais le médecin. Mais cette fois-là, faute à la fatigue, j’ai juste gribouillé sur mon carnet : « Revoir après mes vacances. Urgent. » Elle était enceinte de sept mois. Elle a accouché prématurément entre Noël et le Nouvel An et elle n’y a pas survécu, son bébé non plus. Ça vous remue en profondeur. Je me suis demandé : « Qu’est-ce que j’avais vu qui m’avait fait écrire “urgent” ? Qu’est-ce que j’avais senti ? Qu’est-ce que ça aurait changé si j’en avais parlé, si j’avais pu mettre des mots sur mon ressenti ? » Peut-être rien. En tout cas, si j’avais eu mes outils d’aujourd’hui, j’aurais compris que cette femme était à bout de souffle, à bout de vie. J’aurais pu transmettre cette information. Peut-être aurait-elle été transférée plus vite ? Peut-être pas.
Comment fonctionne la cartographie Urkind ?
C’est très visuel. On utilise notamment des images, parce que parfois une image dit beaucoup plus vite ce qu’on n’arrive pas encore à mettre en mots. La personne choisit, réagit, raconte. Cela dessine peu à peu sa cartographie mentale, à partir de laquelle on calcule ce que j’appelle « l’énergie disponible pour gravir l’Everest ». Et c’est justement là que je regarde : qu’est-ce qui va encore bien ? La carte ne fait pas disparaître les tempêtes, mais elle permet de voir qu’elles n’occupent pas tout l’horizon… Les images changent selon les situations. On a développé des cartes pour la PMA, le prénatal, le postnatal, l’accordage mère-bébé, le deuil périnatal. Aujourd’hui, on va jusqu’à l’adolescence. Avec Natal Formation, nous avons formé 3 000 professionnels à cette cartographie Urkind.

Pourquoi passer par des images ?
Pour entrer dans l’intime avec délicatesse. On montre, par exemple, une femme avec une petite fille et on demande : « Imaginez, vous êtes l’enfant sur cette image. Et à coté de vous c’est votre mère (ou sa représentante). Qu’est-ce que ça vous fait vivre quand vous regardez ce dessin ? Grand soleil jusqu’au tsunami ? » Un jour une femme a indiqué : « temps nuageux » en réponse à cette carte. Puis elle a précisé : « Vous trouvez peut-être que ce n’est pas une bonne météo. Mais moi, je viens d’un tsunami force 10. Après dix ans de thérapie, quand je vous dis que la pluie est une bonne météo, il faut me croire ! » Cette phrase m’en a appris plus qu’un long discours.



Vous avez un exemple pour illustrer l’usage de cette cartographie ?
Il y a quelque temps, une femme enceinte en grande difficulté émotionnelle m’a été adressée en thérapie pour travailler la relation avec sa mère. À peine arrivée, elle me dit : « J’ai mal aux dents, c’est terrible. » Elle n’avait pas les moyens de se faire soigner. En plus, elle se disputait avec sa mère. Puis elle commence à me parler d’un vécu gynécologique lourd… Je me suis dit : « Ouh là, faisons le tour. » On fait une première cartographie : elle avait 42 % d’énergie disponible. La semaine suivante, elle allait encore plus mal, enfermée chez elle dans le noir. Nouvelle cartographie : 34 %. Là, je me suis dit : « C’est trop. Je n’y arriverai pas toute seule. » J’ai appelé la maternité, le centre psy, la sage-femme avec qui elle faisait du yoga… le monde entier autour d’elle ! J’ai expliqué pourquoi j’étais inquiète et ce que la cartographie me permettait de voir. Et tout le monde s’est mobilisé. On s’est donné la main, chacun à sa place. Même le dentiste s’y est mis ! On échangeait pour savoir où elle en était et pour ajuster ce qu’on faisait. Petit à petit, elle a remonté la pente. Elle a accouché et, aux 6 mois de son bébé, sa cartographie indiquait 78 % d’énergie. J’ai écrit à tout le monde : « Yes ! On a réussi ! » Quelqu’un m’a répondu : « On peut être fiers de nous. » Et j’ai ajouté : « Et d’elle. » Pour moi, ça sert à ça, la cartographie Urkind. Elle permet d’éviter de penser « en silos », de manière isolée. La cartographie Urkind permet de voir plus grand. C’est après qu’on distribue les rôles. D’abord, il faut une vision globale.
Vous décrivez des parents de plus en plus seuls, privés de « contenants ». Qu’entendez-vous par là ?
Je ne dis surtout pas que c’était mieux avant ! Certains contenants étaient même très poussiéreux et il fallait absolument en sortir. Mais ils existaient : la famille patriarcale, le maire, le curé, l’instituteur, le gendarme… Aujourd’hui, les repères collectifs ont changé. Les familles se décomposent, se recomposent, les grands-mères travaillent ou sont à l’autre bout du monde… Le monde a changé. S’affirmer comme individu sans aucun contenant autour de soi demande une sacrée force de caractère. Pour moi, cela a quelque chose à voir avec la détresse du post-partum. Ce « tsunami psychique » a besoin d’être contenu. Où sont-ils ces contenants ? J’aime beaucoup cette phrase : « Avant, on mettait un bébé au monde. Aujourd’hui, on fait un bébé avec le monde dans sa tête. » Et vu l’état du monde, ça peut faire peur.
“ Avant, on mettait un bébé au monde. Maintenant, on fait un bébé avec le monde dans sa tête. ”
Vous appelez aussi à « remettre du sacré en salle de naissance » Qu’entendez-vous par là ?
Avant la péridurale, la douleur emmenait les femmes dans un état très profond, presque archaïque. Il n’est évidemment pas question d’y revenir ! Mais en supprimant la douleur, qu’avons-nous peut être perdu avec elle ? J’ai vu des femmes jouer à Candy Crush pendant le travail et, à peine le bébé né, clic-clac, le voilà sur les réseaux sociaux. Où est l’intime ? Où est le sacré ? Et remettre du sacré, ce n’est pas mettre une petite musique douce dans la salle. C’est redonner à la naissance sa dimension de passage : quelque chose de profond, pour la femme, pour l’enfant, pour ceux qui sont là. Mais ça, c’est un vaste sujet…
Aujourd’hui, où en êtes-vous de vos activités ?
Natal Formation, que j’ai créé il y a quinze ans, continue de se développer, et d’emmener de plus en plus d’acteurs de la périnatalité dans le sillon d’Urkind. J’en suis très heureuse. Aujourd’hui, je voudrais passer progressivement la main sur la partie entrepreneuriale. Mais pas n’importe comment. J’ai besoin de trouver quelqu’un qui croit profondément dans les valeurs de Natal Formation et d’Urkind. Ça, c’est essentiel pour moi…
En fait, ces dernières années, j’ai été malade. Je suis toujours sous traitement, très surveillée, et c’est fatigant. C’est mon Everest à moi ! Je me dis que j’ai, moi aussi, besoin de prendre soin de moi. Cela ne veut pas dire arrêter. J’ai simplement envie de choisir où je mets mon énergie.

Et Urkind dans tout ça ?
Aujourd’hui, j’ai toujours autant envie de transmettre. Mais j’ai 66 ans. Me frotter aux ARS, aux hôpitaux, aux stratégies de développement, à l’univers des start-up… je crois que ce n’est plus là, que j’ai envie de mettre mon énergie. En revanche, Urkind, je ne le lâche pas !… Simplement, j’ai envie de transmettre autrement. Par les rencontres, par les conférences et surtout, aujourd’hui, par l’écriture. Je ne suis pas en train de dire au revoir à Urkind. Je suis en train de choisir une autre façon de le faire vivre avec et au-delà de Natal Formation.

Qu’écrivez-vous ?
Je viens de terminer un livre qui a pour titre : Les Sentiers du premier souffle. J’y mêle autobiographie, poésie, réflexion clinique autour du métier de sage-femme, et tout ce que quarante années auprès du psychisme maternel m’ont appris. J’y parle de naissance, mais pas seulement de celle des bébés. De tout ce qui naît, se défait, se transforme en nous, lorsqu’un enfant arrive… J’en suis contente. Espérons que les éditeurs le seront aussi ! Il est sur leur bureau ces temps-ci.
Vous avez un autre projet d’écriture ?
Oui. Depuis la mort récente de ma mère, j’écris à partir de son histoire. Je rassemble ce qu’elle m’a raconté, son enfance, la naissance de mes frères et sœurs. Je suis en train de vider sa maison, alors chaque photo, chaque petit mot retrouvé, vient enrichir ces pages. Comme si, après son départ, elle continuait à me confier des morceaux de son histoire. Ce nouveau livre s’appellera Les Héritières. C’est une biographie romancée, une histoire de transmission entre les femmes d’une même famille. Qu’est-ce qu’on reçoit ? Qu’est-ce qu’on transforme ? Qu’est-ce qu’on transmet à notre tour? Et ce livre-là, j’adore l’écrire.
La fin de vie de votre mère vous a aussi confrontée à l’autre côté du soin.
Oui. Et ça a été très violent. En janvier de cette année, ma mère de 93 ans conduisait encore sa voiture, elle vivait seule dans sa grande maison. Quelques mois plus tard, elle était devenue une vieille dame, totalement dépendante d’un système de soins : sept établissements en quatre mois. Et là j’ai senti monter la colère. Vraiment. Pas forcément contre les soignants : je n’ai pas rencontré de gens méchants. Juste débordés. Juste hors de leur champ de compétences de « savoir être » parfois… Mais comment un système, construit pour prendre soin, peut-il finir par produire autant de violence ? Et faire perdre au mot « humanité », son simple sens ? J’appelle ça la « bêtise systémique ». Cette machine à broyer autant les patients que les soignants, m’a beaucoup bouleversée. Parce que ce système, j’en fais partie. Je suis obligée de me demander : Comment en est-on arrivé là ?
Comment accueille-t-on la détresse de toutes ces femmes, sans finir par s’y noyer soi-même ?
En prenant soin de soi. Il faut trouver le point d’équilibre entre se tenir loin de l’Autre… et prendre toute sa détresse avec le risquer de se noyer avec lui. C’est important d’apprendre à être pleinement là. Puis, quand la rencontre est terminée, à rendre à l’Autre ce qui lui appartient et à redevenir soi-même. Sinon, on finit par s’user. C’est d’ailleurs un sujet qui me tient à cœur. J’interviendrai sur cette question au Congrès national des sages-femmes libérales à Troyes, en novembre, autour de ce thème : prendre soin de Soi pour prendre soin de l’Autre.
Quels conseils donneriez-vous à une étudiante sage-femme ?
Apprendre, toute sa vie. Maîtriser la science, les techniques, acquérir une grande expertise… tout en restant humble et profondément curieuse de l’Autre. Et ne jamais oublier l’essentiel : faire confiance à la physiologie. Faire confiance aux femmes. Faire confiance à leur puissance.
Interview réalisée par Stéphane Cadé
Photos et illustrations : © Droits réservés
