Don de lait : de l’or blanc pour les bébés prématurés

Un bébé né prématuré ne peut pas se nourrir de lait en poudre. Il a besoin de lait maternel. Près de 80 000 femmes donnent leur lait chaque année en France pour eux. J’en fais partie, et je vous raconte comment ça se passe.

Don de lait : de l’or blanc pour les bébés prématurés © Emmanuel Bernard – Service communication des Hôpitaux La Rochelle-Ré-Aunis

« Wow, okay, vous avez beaucoup de lait ». Jamais je n’aurais pensé entendre cette phrase. Alors oui, j’avais envie d’allaiter, je m’y suis préparée aussi bien qu’une maman qui attend son premier bébé peut le faire. Mais je m’étais davantage préparée à ce que ça ne fonctionne pas plutôt qu’à ce que ça fonctionne trop. Et me voilà au milieu de la nuit, chambre 310 de la maternité de La Rochelle, mon petit bout d’un peu plus de trois kilos dans les bras, mon compagnon en train de caler le coussin d’allaitement d’un côté du lit, une puéricultrice de l’autre qui m’aide à positionner la bouche de ma fille sur mon sein trop tendu pour elle. Verdict : j’ai bien plus de lait qu’il n’en faut pour Zoé. 

« Vous êtes une super candidate pour le lactarium », me sourit la professionnelle. C’est la première fois que j’entends ce mot. « Si vous en avez envie, vous pourrez donner votre lait pour les bébés prématurés », me glisse-t-elle. C’est dit avec douceur, sans injonction. Elle me conseille d’attendre quelques semaines que ma lactation se mette bien en place et se stabilise. Je trouverai alors toutes les informations sur le site Internet de l’hôpital. Et là, ça me frappe. Pour la première fois depuis que je suis entrée dans cette chambre, je réalise qu’il y a un autre monde que ce cocon que j’ai créé avec ma nouvelle famille. Un monde où l’accouchement ne s’est pas déroulé comme prévu, où le bébé est né bien trop tôt, où on craint peut-être même pour sa survie. 

En France, 55 000 bébés viennent au monde prématurément chaque année. Cela représente 6,9 % des naissances. Ces bébés-là ne peuvent pas boire de lait en poudre, inadapté à leurs besoins. Le lait maternel est un médicament pour eux.
Bien sûr, on encourage leurs mamans à allaiter mais parfois, pour diverses raisons, ce ne sera pas possible tout de suite, voire jamais. Parce qu’elles prennent un traitement, parce que les conditions de l’accouchement les en empêchent physiquement ou encore parce que les événements retardent leur montée de lait. Ou simplement, parce qu’elles ne veulent pas. Ils ont donc besoin des dons de lait anonymes, provenant d’autres mères. Quand la puéricultrice quitte la chambre, je regarde de nouveau Zoé, repue et endormie. La reconnaissance de pouvoir tenir dans mes bras mon bébé en bonne santé m’envahit, et je sais déjà : c’est évident, je vais donner. 


En France, 55 000 bébés viennent au monde prématurément chaque année.

Parmi les 55 000 bébés nés prématurés chaque année en France 15 % sont de grands et 5 % de très grands prématurés. Rappel : 

• Enfant né à terme : 41 semaines d’aménorrhée 

• Prématurité moyenne : naissance entre la 32e et la 36e semaine d’aménorrhée révolue (7 mois à 8 mois de grossesse),

• Grande prématurité : naissance entre la 28e et la 32e SA (6 mois à 7 mois de grossesse),

• Très grande prématurité : naissance avant 28 semaines, soit en deçà de 6 mois de grossesse. 

Tirer, étiqueter, congeler

Finalement, je ne commence les démarches que deux mois plus tard. Prise dans les débuts de la parentalité, j’avoue avoir des peurs : peur que ce soit contraignant, peur de donner du lait et de ne plus en produire donc de ne plus en avoir pour ma fille et en même temps, maintenant que je ne produis plus de lait en surabondance, peur de tirer plus de lait que pour les besoins de ma fille et de tout dérégler de nouveau. Mais je me lance, je sais que j’ai déjà du stock à donner, du lait en trop recueilli à la maternité pour me soulager, conservé dans les bonnes conditions pour le don. 

J’appelle Amandine Sansoit, auxiliaire de puériculture et collectrice de mon département. Elles sont 17 au total, rattachées au CHU de Bordeaux dont dépendent deux lactariums : celui de Pellegrin, dédié au don personnalisé (de la maman à son bébé) et à l’accompagnement en allaitement et celui de Pessac, dédié aux dons anonymes. Elle travaille donc pour ce dernier qui a la particularité d’être le plus grand de France*. Il recueille de 14 000 à 16 000 litres de lait par an (sur les 70 000 à 80 000 litres à l’échelle nationale) provenant de 2 500 à 3 000 donneuses. Il est aussi le seul à fabriquer du lait lyophilisé qui est envoyé dans les outre-mers. 

Amandine me met tout de suite à l’aise : ce sera à mon rythme, et nous allons en discuter de vive voix. On organise un rendez-vous à la maison quelques semaines plus tard, le temps que j’acquière un tire-lait. Quand elle arrive, on prend d’abord tout un moment pour parler de ma fille, de ces premières semaines en tant que mère, de moi. Et ça fait du bien. Amandine crée un moment de partage, un moment privilégié où je suis écoutée. Puis elle m’explique le fonctionnement : « Tu collectes le lait chez toi, il suffit d’avoir un congélateur pour le conserver dans des biberons que je fournis, explique-t-elle. Puis de temps en temps, je viens les récupérer ». C’est tout ? Moi qui pensais devoir me rendre à l’hôpital pour déposer le tout. Elle me rassure : « La plupart des mamans réagissent comme toi… Évidemment qu’on facilite les choses dans cette période où vous avez besoin d’être centrée sur votre bébé et sur vous. » 

Elle me pose quelques questions pour vérifier mon éligibilité. Pour s’assurer que je remplis toutes les conditions, je dois faire remplir un questionnaire par ma médecin généraliste ou ma sage-femme à lui remettre la prochaine fois. Le tabagisme (dont la cigarette électronique), la consommation régulière d’alcool, la consommation de drogues, des antécédents de transfusion sanguine ou la prise de certains médicaments ne permettent par exemple pas de donner son lait. Je dois aussi réaliser une prise de sang. Elle permet de vérifier une infection transmissible telle que le VIH, l’hépatite B ou C, ou le HTLV I/II. Quand elle repart, je suis fière de ce que je m’apprête à faire. Et dans ce moment de chamboulements et de doutes constants, ce sentiment me paraît d’autant plus précieux. 

Selon la fatigue, je tire des quantités différentes, mais j’arrive à mettre régulièrement de côté pour le don. Je fais d’autant plus attention aux mesures d’hygiène : des mains propres, un lavage à l’eau chaude et au savon, je vérifie que tous les recoins sont propres, et je sèche.
Je stérilise le matériel régulièrement.
Je transfère le lait dans une petite bouteille dédiée que j’étiquette avec quelques informations dont la date de recueil et la quantité, avant de le placer au congélateur. Cela ne me prend pas tellement plus de temps que de simplement tirer pour ma fille. 

Amandine revient ainsi quelques semaines plus tard. On discute de nouveau et je lui remets mon sang prélevé en laboratoire le matin même, le questionnaire et les flacons. Son véhicule est spécifiquement aménagé avec un congélateur intégré avant qu’elle ne les transfère dans un surgélateur chez elle. 


© Emmanuel Bernard – Service communication des Hôpitaux La Rochelle-Ré-Aunis

Un médicament pour les prématurés, mais pas que

Une fois par mois, un camion récupère le lait, direction Pessac. Quand il arrive, il est enregistré informatiquement avant d’entrer dans tout un processus. Le Dr Delphine Lamireau, pédiatre et responsable du lactatrium, résume : « On décongèle le lait et on le pasteurise pour tuer les micro-organismes : c’est à destination des bébés prématurés qui sont fragiles, il faut un lait stérile. » Elle continue : « Puis on le recongèle en biberon de 200 ml pour ensuite le distribuer aux établissements hospitaliers, il peut alors se conserver huit mois. »

Cet or blanc est donné en priorité aux bébés de moins de 1,5 kg et de 34 semaines. « Quand il y en a suffisamment, on peut étendre à tous les bébés prématurés qui pèsent donc moins de 2 kg et nés avant 35-36 semaines d’aménorrhée », explique la Dr Delphine Lamireau. « Puis on élargit aux causes autres que la prématurité : les cardiopathies, les pathologies digestives et les bébés hypotrophes donc nés à terme mais avec un petit poids de naissance. »  

Si les prescriptions sont aussi larges, c’est bien parce que les bienfaits sont nombreux. « Entre autres, détaille le Dr Lamireau, il y a un intérêt sur le plan digestif pour éviter une complication majeure du bébé prématuré qui est l’entérocolite nécrosante, il limite les infections, permet une meilleure digestion, permet d’être sevré plus rapidement de la perfusion, mais aussi un meilleur développement neurologique et pulmonaire. »
Elle ajoute : « Les études ont montré que nourrir les bébés prématurés avec du lait maternel réduit le temps de séjour en néonatologie : il y a moins de morbidité donc moins de mortalité. » 

Quand le lait donné arrive par sonde dans l’estomac d’un bébé

Maël fait partie de ces bébés qui un jour ont eu besoin de ce lait-médicament. Quand il pointe le bout de son nez le 22 avril 2022, il pèse 1,365 kg et mesure 39 cm. Il est resté 28 semaines et 5 jours dans le ventre de sa mère. 

Marjorie se rend à la consultation du septième mois ce jour-là : les soignants détectent une bradycardie, le rythme du cœur de son bébé descend et ne repart pas. Une césarienne d’urgence est décidée avant même que son compagnon puisse arriver. Peu de temps après l’accouchement, Maël est emmené à Poitiers en service de réanimation néonatale, à deux heures de route de Marjorie. Parmi le flot d’informations, on lui indique que son bébé sera nourri grâce à des dons. 

Marjorie n’est autorisée à rejoindre son fils qu’au bout de trois jours, seulement parce qu’on lui annonce qu’il ne passera pas la nuit en raison d’une hémorragie cérébrale. Mais Maël défie les pronostics et survit. Malgré ce contexte, Marjorie veut essayer d’allaiter. « On nous encourage à le faire, mais sans pression. On nous dit que c’est bien pour notre bébé tout en nous rassurant sur le fait qu’il y a toujours le don anonyme possible », confie Marjorie. Alors dès les premiers moments après l’accouchement, elle tire son lait. Au chevet de son bébé, elle tire son lait. Cela, toutes les trois heures pour entretenir la lactation, quitte à mettre son réveil dans un quotidien où elle ne mange ni ne dort beaucoup. 

Pendant plus de trois semaines, Maël sera nourri grâce aux dons anonymes le temps de faire tester le lait de Marjorie et vérifier qu’elle peut lui donner le sien. Il est nourri grâce à une sonde nasale, d’abord depuis sa couveuse, puis en peau à peau avec sa mère, comme si elle le mettait au sein. Il boit 2 ml à chaque repas quand un bébé né à terme de quelques jours boit 20 à 30 ml, puis jusqu’à 90 ml quand il a une semaine. A 36 semaines, il commence à téter seul, mais a besoin de la sonde pour compléter : il s’épuise trop vite. 

Aujourd’hui, Maël va bien et a même une petite sœur. Marjorie parle de don de lait partout autour d’elle. Parce qu’elle en a bénéficié, et parce qu’elle en a donné elle-même grâce à l’allaitement de chacun de ses enfants. « Il faut se rendre compte, même si on ne donne qu’un litre, imaginez le nombre de repas pour un bébé qui n’en boit que 2 ml ! » Il y a tout dans cette phrase. Il y a l’évidence que passer deux minutes de plus à tirer son lait de temps en temps, ce n’est pas grand-chose. Il y a la force et la reconnaissance de cette mère. Et il y a la beauté d’un système qui permet à des petits êtres et leurs parents de maximiser leurs chances d’être ensemble grâce à des professionnels, et un petit peu grâce à toutes ces autres femmes.

Clémentine Billé

*Cet article décrit le fonctionnement du lactarium de Pessac, mais chacun des 35 lactariums de France a son fonctionnement. Si le principe reste le même, certaines étapes peuvent différer d’un lactarium à l’autre. 


Ressources utiles :

Le don de lait au CHU de Bordeaux (YouTube)


Film sur le lactarium de Pessac 


Plaquette sur le don de lait


Indications priorisées du lait de lactarium issu de don anonyme par la Haute Autorité de santé


Guide de l’allaitement quand son bébé est toujours hospitalisé

Savoir si je peux donner mon lait en cinq minutes 


Le site de l’Association des lactariums de France