Ukraine : des sages-femmes sous les bombes

Des sous-sols de Kherson, une ville dévastée à l’Est de l’Ukraine, aux cliniques modernes de Kiev, la capitale du pays, les sages-femmes ukrainiennes continuent leur mission sans relâche. Malgré la fatigue, la peur, et l’effondrement du taux de natalité, elles refusent d’abandonner les femmes qui continuent de donner la vie.

Le bâtiment de l'administration régionale ukrainienne bombardé par l'aviation russe, dans le centre-ville de Kherson, le 20 avril 2026 © Pierre Terraz

Les gémissements d’un nouveau-né recouvrent presque l’alarme qui annonce le survol d’un missile au-dessus de nos têtes. Au premier étage de la maternité privée Leleka – qui signifie « cigogne » en français – une mère est guidée par deux sages-femmes en direction de l’ascenseur. Lessivée, son nourrisson dans les bras, Olena Kurbanova tente de calmer la petite Yuna, née il y a 28 jours. Naturellement, l’une des sages-femmes vient alléger la jeune mère en récupérant sa petite fille pour la bercer et la rassurer.

Les nuits sont ponctuées d’alertes aériennes

« Dieu vous bénisse », glisse Olena à l’obstétricienne, avant d’enfin s’asseoir sur une banquette. Célèbre présentatrice d’une chaîne de télévision ukrainienne, Olena Kurbanova fait partie des rares femmes qui ont choisi de donner la vie en Ukraine dans un contexte de guerre totale. Dans cette maternité au nord-ouest de Kiev, la nuit dernière a été courte, ponctuée d’alertes aériennes, comme souvent depuis le début de l’invasion à grande échelle de la Russie, le 24 février 2022.
Pendant le mois d’avril 2026, au moment où ce reportage était réalisé, Moscou a lancé plus de 6 500 drones de longue portée en direction du territoire ukrainien – un chiffre en constante augmentation.


Olena ­Kurbanova, célèbre présentatrice d’une chaîne de télévision ukrainienne, avec sa petite Yuna, dans la clinique Leleka, à Kiev, le 24 avril 2026 © Pierre Terraz

« Avec toutes ces attaques, j’essaye de me détendre pour ne pas stresser ma fille. C’est vraiment dur. J’ai de la chance d’être dans une situation financière confortable et d’avoir accouché entre ces murs. Les services proposés et le personnel sont très bienveillants », confie la jeune mère, qui a documenté toutes les étapes de sa grossesse sur les réseaux sociaux. Au sein de la clinique privée, qui compte 250 employés, dont 30 médecins et 125 sages-femmes, les services n’ont rien à envier aux maternités les plus modernes de France. Matériel de pointe, chambres spacieuses avec salles de bain privatives, accompagnement constant… Les femmes enceintes peuvent compter sur l’expérience des infirmières obstétriciennes formées à toutes les épreuves, y compris les plus difficiles.

Dans une salle de repos, une sage-femme fait figure d’exemple parmi ses collègues. Chignon serré et manches retroussées, toujours prêtre, Oksana connaît chaque patiente présente dans l’établissement. Dix heures par jour, elle supervise l’accueil des femmes admises, les tests sanguins, la préparation des chambres, et enfin les accouchements. « Être sage-femme, c’est être la première personne qui prend le bébé dans ses bras. C’est une émotion très positive et inexplicable, en particulier durant la guerre, car la vie résiste. Ensuite, la mère lui donne le sein, ce qui est crucial car c’est le premier contact avec l’enfant », déroule la femme de 47 ans.

Svetlana et son fils, à Kiev, le 17 avril 2026. © Pierre Terraz

Gérer les émotions 

Oksana précise que le plus dur reste la communication avec les mères. Comment calmer une femme enceinte prise de panique, sur le point d’accoucher, alors que des attaques aériennes résonnent à l’extérieur ? Selon elle, l’une des clés est de déculpabiliser celles qui ont choisi de donner naissance dans ce contexte. « Mon but est d’accompagner ces femmes, qui gèrent en même temps le danger et leur accouchement.
Quand le danger devient trop grand, je prends la décision d’aller mettre au monde au sous-sol », précise la quadragénaire, qui circule énergétiquement dans les couloirs. L’abri antimissile, situé au niveau -1, est fait pour tenir des semaines : nourriture, eau, matériel médical… Il s’agit d’une véritable ville souterraine où plusieurs dizaines de bébés sont nés depuis le début de la guerre.


“ Être sage-femme, c’est être la première personne qui prend le bébé dans ses bras. C’est une émotion très positive et inexplicable, en particulier durant la guerre, car la vie résiste. ”

Oksana, sage-femme

Oksana, sage-femme, dans la clinique Leleka, à Kiev, le 24 avril 2026; © Pierre Terraz

L’assurance et la faculté d’Oksana à gérer ce type de situation ne viennent pas de nulle part. Originaire de la ville de Donetsk, un territoire du Donbass occupé par les soldats de Vladimir Poutine et depuis longtemps revendiqué par des séparatistes pro-russes soutenus par le Kremlin, elle a commencé à côtoyer la guerre en juillet 2014. Déplacée avec ses enfants par ce premier conflit, elle s’installe avec son fils dans la ville d’Irpin, en banlieue de Kiev, en 2016. Alors, en février 2022, lorsque les chars russes envahissent l’Ukraine pour de bon, elle fond en larmes avec le sentiment d’être poursuivie par les événements. Avant de se reprendre immédiatement, et de se rendre à la maternité. « J’ai compris que mes collègues avaient besoin de moi, que j’avais un rôle à jouer du fait de mon expérience. Je sais gérer les émotions en temps de guerre. Une fois sur place, à la clinique, j’ai calmé toute l’équipe et rassuré nos patientes. J’ai organisé la maternité pour que nous dormions et vivions tous sur place, 24h sur 24. »

Pendant plusieurs jours, Oksana et son équipe expérimentent l’horreur. Aucune autre clinique à la ronde ne peut accueillir les civils et soldats ukrainiens blessés dans les communes de Boutcha et Irpin, largement touchées par les combats. Chaque jour, ce sont des corps mutilés par plaies par balles qui arrivent sur des brancards, obligeant les sages-femmes à jongler entre les accouchements et les blessures de guerre. Durant cette période, 25 naissances ont eu lieu au beau milieu du chaos. « J’étais très choquée, ce sont des images horribles que l’on garde dans sa tête. Il faut vivre avec. Nous n’étions bien sûr pas entraînées pour cela. On a fait tout ce qu’on a pu », se remémore-t-elle.

 Juste après une frappe aérienne, dans le centre-ville de Kiev, le 16 avril 2026. © Pierre Terraz

Un des taux de fécondité les plus bas du monde

Aujourd’hui, les forces russes ont reculé, mais les alertes quotidiennes d’attaques aériennes créent une angoisse permanente. Valery Zukin, directeur de la maternité, est l’homme qui a décidé de garder l’établissement ouvert aux premiers jours de la guerre. Dans son bureau, l’homme à la mine fatiguée et à la barbe grisonnante tient à nous montrer la courbe des naissances de son établissement. Celle-ci s’est écrasée après le jour de l’invasion. 

La clinique comptait 2 120 naissances en 2021, contre 1 010 naissances en 2025. Ici, le nombre d’accouchement a globalement été divisé par deux. De façon plus générale, dans le pays, l’indice de fécondité dans le pays varie entre 0,90 et 1 enfant par femme depuis le 24 février 2022 – ce qui en fait l’un des plus bas dans le monde. Cette baisse de natalité s’explique par la peur, mais aussi le départ de millions de femmes à l’étranger. « Avant la guerre, nous privilégions les accouchements naturels à l’obstétrique agressif. Malheureusement, nous sommes souvent obligés d’opérer aujourd’hui. Notre clinique a un taux de 30 % de césariennes : 15 % d’entre elles sont planifiées, et 15 % sont non prévues », tient aussi à préciser Valery Zukin, qui compte garder sa maternité ouverte autant de temps qu’il le faudra.


« Nous sommes souvent obligés d’opérer aujourd’hui. Notre clinique a un taux de 30 % de césariennes. »

Valery Zukin, directeur de la maternité

Pour comprendre l’ampleur du travail des sages-femmes en Ukraine, qui continuent d’exercer cette profession dans des conditions dantesques, épuisées par plus de quatre années d’une guerre à grande échelle, une équipe de journalistes s’est rendue, pour Profession Sage-Femme, dans une autre maternité du pays, à seulement quelques kilomètres de la ligne de front.

Une maternité souterraine

Dans un lieu tenu secret de la ville de Kherson, au sud du pays, des escaliers mènent à un ancien abri soviétique entièrement rénové. La géolocalisation de nos téléphones doit absolument être désactivée, aucune photographie de l’extérieur n’est autorisée. Au niveau -2, derrière d’immenses portes blindées, une maternité de 300 m2 tourne à plein régime dans une zone proche des combats. L’air pur y est puisé à l’extérieur par d’immenses tubes en aluminium. 

Ilona et sa fille, Vitela, 72 heures après l’accouchement dans la maternité souterraine de Kherson, le 21 avril 2026. © Pierre Terraz

Vêtue d’une robe de chambre aux motifs léopard, paire de Crocs jaunes aux pieds, Ilona fait les cent pas dans un couloir souterrain pour calmer son bébé qui commence à grogner. Vitela est né il y a 72 heures, mais il n’a pas encore vu la lumière du jour. « Dès mes premiers mois de grossesse, j’ai demandé à venir ici. Et je ne regrette pas mon choix : les sages-femmes sont très calmes malgré tout ce qu’il se passe au-dessus de nos têtes », grimace la jeune mère en désignant du menton le plafond sur lequel tombe un obus environ toutes les dix minutes.« Est-ce que c’est dingue de donner naissance dans ce contexte ? Je ne sais pas, nous en sommes à notre cinquième année et qui sait combien de temps ça va encore durer… J’en avais marre d’attendre le bon moment, qui n’arrivera peut-être jamais si je continue justement d’attendre », déballe-t-elle, en s’asseyant sur un coin de lit médicalisé. Un sourire éclaire son visage lorsqu’elle baisse la tête pour observer sa petite : « Au moins, moi, j’ai trouvé autre chose que tout ce bazar pour canaliser mon stress, maintenant ! »

Financé par l’Union européenne, l’hôpital souterrain est doté d’une capacité de cinquante lits. Mais la plupart restent inlassablement vides, bien que quelques mères continuent d’y donner la vie de façon épisodique. Avant la guerre, 360 employés travaillaient dans les étages, totalement abandonnés pour des raisons de sécurité. Aujourd’hui, 73 employés sont sur le pont, dont 24 médecins, des sages-femmes, et quelques psychologues. « En 2025, nous avons eu 134 accouchements, soit environ un tous les trois jours », précise Volodymyr Horbachevski, le chef de cette maternité souterraine.

Le docteur Volodymyr Horbachevski, chef de la maternité souterraine de Kherson, dans un couloir de l’hôpital, le 21 avril 2026. © Pierre Terraz

« Les femmes qui accouchent ici sont toutes en état de stress intense. Le risque principal lié à la guerre est l’accouchement prématuré de l’enfant. Nous avons aussi davantage de césariennes qu’ailleurs, environ 10 % de plus en moyenne », détaille aujourd’hui le gynécologue-obstétricien. La nuit la plus difficile à laquelle le spécialiste a fait face remonte au 4 décembre dernier, lorsque la clinique a été directement visée par l’aviation russe. « C’était infernal, cinq bombes sont tombées sur le bâtiment juste au-dessus de nous. Elles ont soufflé les vitres et les murs du bâtiment, mais surtout, je craignais que les générateurs qui alimentent notre sous-sol en électricité ne lâchent… Ça aurait été un carnage. Je ne comprends pas pourquoi les Russes ont visé cet endroit : ils ont occupé ce quartier, ils savent très bien qu’il s’agit d’une maternité », proteste le directeur de l’établissement.

Alors que des bombardements résonnent encore à l’extérieur de la maternité, les sages-femmes ukrainiennes continuent d’exercer leur métier, coûte que coûte. Elles rassurent et soignent les jeunes mères, qui décident de donner la vie dans un pays où l’avenir semble suspendu.

Reportage de Paul Boyer et Pierre Terraz, envoyés spéciaux à Kiev et à Kherson, en Ukraine.

Photos : Pierre Terraz